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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/469

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dès le début de ces pages à présenter la défense de ce genre des entretiens et dialogues que nos devanciers, préoccupés du désir de plaire autant que d’instruire, employèrent souvent avec grand succès, et qui a laissé plusieurs chefs-d’œuvre dans notre littérature.

La mode a vraiment des caprices, des abandons et des retours qui seraient injustifiables, s’ils n’étaient aveugles comme tout ce qui tient de l’accident et du hasard. Telle forme littéraire garde la vogue pendant de longues années, quelquefois pendant de longs siècles ; puis tout à coup elle est abandonnée avec autant d’unanimité qu’elle avait été suivie. La veille, on l’appliquait à tous les ordres de pensées indifféremment, même à ceux qui lui étaient rebelles ; le lendemain, on ne l’applique même plus à ceux dont elle était le cadre naturel. Telle est un peu l’histoire de ce genre des entretiens ; après avoir servi pendant plus de deux siècles à présenter et à expliquer les choses les plus diverses et les plus sérieuses, la politique et l’économie sociale, la philosophie et la religion, l’astronomie et l’art du comédien, il a été délaissé par notre moderne science positive, qui, estimant sans doute, comme Jouffroy, que tout fut perdu dès que Fontenelle eut mis l’astronomie aux pieds des dames, préfère donner à ses pensées et à ses découvertes les formes du monologue et de la leçon, formes qui ont leurs avantages, mais qui ne sauraient convenir à toutes les classes d’esprits, et qui, dans une foule de cas, ne sauraient remplacer celles qu’on leur sacrifie. Rien en effet, — et c’est là le point que nous voudrions sommairement démontrer, — n’est moins arbitraire que l’existence des genres littéraires, même des plus petits, même de ceux qui peuvent sembler une invention individuelle.

Je prends pour exemple l’essai, qu’on peut dire en toute réalité avoir été créé par Montaigne, et dont on pourrait lui rapporter exclusivement la propriété. Est-ce par simple caprice ou seulement pour exprimer l’humeur libre et indécise de sa nature individuelle que ce grand esprit inventa cette forme littéraire et le nom discret qui la désigne ? Eh ! non, il fit par là œuvre générale encore plus que personnelle, et créa la forme qui est essentiellement celle du scepticisme loyal, sincère, exempt de perversité, et aussi soucieux de ne pas tromper que de ne pas être trompé. Quel cadre en effet mieux que ce cadre flexible, sans limites rigoureuses, à la fois libre et modeste, convient à l’exposition d’une doctrine qui n’a que des doutes à proposer, et qui évite toute conclusion comme une présomption de l’orgueil ou une illusion de l’ignorance ? Quel genre saurait mieux sauver le scepticisme de toute apparence et de toute tentation de dogmatisme ? Eh bien ! il nous semble que l’entretien philosophique est pour les dogmatisans idéalistes précisément ce que l’essai est pour les sceptiques. Lorsqu’il créa le dialogue, Platon, ce patron éternel des idéalistes, comme Montaigne est le patron éternel des sceptiques, fit mieux qu’obéir à ses in-