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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/41

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— Il était seul ici avec elle ?

— La dernière fois, oui ; il avait laissé sa fille ailleurs.

— Au couvent ?

— Au couvent ? allons donc !

— J’ai ouï dire qu’elle avait été élevée ici, chez des religieuses.

— Cela est vrai, elle y a passé, je crois, deux ans. Elle y avait fait une petite folie, elle était sortie un soir avec un jeune officier ; pauvre petite, elle était si jolie, si poursuivie ! Le père, apprenant cela, est venu la chercher, disant qu’il voulait la mettre dans une autre ville. Ils sont partis pour la France, et puis ils sont revenus peu de temps après. Il l’a conduite à Madrid, où l’on dit qu’il s’est passé une autre aventure. Il a prétendu qu’elle s’était sauvée avec un Anglais ; d’autres disent qu’il l’a vendue très cher à un Russe, et comme il en est bien capable ;… mais si vous avez intérêt à retrouver votre homme, informez-vous à Madrid ; peut-être découvrirez-vous quelque indice. Personne ici ne vous en dira plus que moi. Pourtant, si vous voulez déjeuner, je vous ferai parler à quelques personnes de la ville.

Je commandai un déjeuner convenable, et j’invitai mon hôte à le manger avec moi, afin de le faire causer encore. Il devint tout à fait communicatif et me mit en relation avec quelques-unes des notabilités de sa clientèle. J’appris les choses les plus fâcheuses, les plus immondes sur le compte de mon débiteur. Je tremblais d’entendre prononcer le nom de mon père parmi les noms de ses amis. Il n’en fut pas question. Je me gardai bien de parler de Manoela, on m’en parla plus que je ne voulais. Selon les uns, c’était une fille sans expérience, intéressante et fort à plaindre ; selon les autres, c’était une rusée petite coquette qui s’était lestement dégagée de son amourette avec le jeune officier pauvre, pour accepter de la main paternelle, non pas un époux mieux partagé, mais des intrigues plus lucratives.

Je passai le reste de la journée à m’informer dans la ville. Le lendemain je me rendis à Madrid, où les renseignemens se trouvèrent conformes à ceux de Pampelune. On pensait que Perez était parti pour l’Amérique du Sud, où il avait déjà fait la traite des noirs. Quant à sa fille, — car, malgré moi, il semblait que l’on tînt à m’éclairer sur son compte, — les hommes en parlaient comme d’une perle de beauté, et la plaignaient d’avoir eu un tel père. On ne savait pas ce qu’elle était devenue, il y avait plusieurs versions, mais il n’y avait point de doute à conserver : elle avait pris le mauvais chemin ouvert devant elle.

Je revins par Panticosa, où je passai quelques heures. Pour l’ac-