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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/408

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allégations. Que craignait-il ? Que le vide se fît dans nos départemens pyrénéens et de voir diminuer notre commerce et notre industrie par ce dépeuplement ? Mais il oubliait que l’émigrant reste toujours en relation avec la mère-patrie, et qu’il lui demande forcément une partie de ce dont il a besoin. C’est pour le Français du vin, des draps, des objets manufacturés, comme pour le Chinois du riz, des étoffes de soie. L’émigration ne ruine donc pas précisément un pays. Comme pour le commerce, il y a là plutôt un échange réciproque entre le pays qui donne et celui qui reçoit, et il n’est pas exact de dire, ici comme dans tout autre cas analogue, que la perte de l’un fait le profit de l’autre. Chacun y gagne, même moralement, car il est bon que ceux qui sont mécontens, pauvres, dénués de tout, aillent chercher fortune ailleurs, et ne restent pas au pays natal pour fournir des bras aux révolutions sociales et politiques. Il y a longtemps qu’on l’a dit : les colonies et l’émigration sont l’exutoire de l’Angleterre, sans quoi les classes pauvres, si nombreuses dans ce pays, y seraient autrement redoutables qu’elles n’y sont. De même les États-Unis sont sauvés pour longtemps de toute commotion par les lois libérales qui y permettent au premier venu, nous le savons, de s’établir propriétaire sur le domaine de l’état. Il serait temps d’étudier en France les moyens d’arriver à des règlemens de ce genre en Algérie, en Cochinchine. Peut-être cela éloignerait-il de nos rivages les déclassés, les mécontens, et cela nous préserverait-il à l’avenir de ces révolutions devenues chez nous périodiques.

Répétons-le : le mouvement d’émigration qui entraîne vers les deux Amériques, et principalement vers les États-Unis, une notable partie de la population européenne, surtout les races d’origine germanique, est désormais un fait irrévocable, et qui se déroule avec toutes les conditions d’un véritable phénomène historique. Ceux qui aiment à faire intervenir les causes occultes dans les affaires de ce monde pourront taxer le phénomène de fatal, de providentiel : il existe depuis longues années ; dès à présent il est bien défini, tout à fait caractéristique ; c’est connne un fleuve dont le courant obéit à des lois et dont l’homme ne peut guère changer le cours. C’est la première fois qu’un fait économique de cet ordre apparaît dans l’histoire avec cette ampleur, cette continuité, le caractère pacifique et spontané qui le distingue ; c’est pourquoi il nous a semblé que les conséquences de ce phénomène étaient certainement de nature à provoquer les méditations de tous ceux qui suivent avec quelque intérêt les évolutions sociales et politiques de notre temps.

L. Simonin