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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/40

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REVUE DES DEUX MONDES.

Pampelune. Je pris les conseils de notre avoué, je me munis des pièces nécessaires et je partis pour l’Espagne.

Le désir de revoir la véritable Manoela n’entrait pour rien dans ma résolution. Sous le coup du malheur qui venait de nous frapper, je l’avais à peu près oubliée. Ce ne fut qu’en voyant les tours et les clochers de Pampelune qu’un certain étouffement nerveux que j’avais bien connu me revint comme un mal chronique. — Qu’est-ce donc, me disais-je en me raillant moi-même, ai-je du temps et du cœur de reste pour faire ici l’écolier romanesque ?

Cet étouffement augmenta et se compliqua d’un fort battement de cœur, lorsqu’après avoir arrêté ma chambre dans une auberge je me dirigeai vers l’hôtellerie du parador-general, la plus belle de la ville, qui m’avait été désignée comme celle où descendait ordinairement don Perez de Panticosa.

Je fus surpris du sourire avec lequel le domestique auquel je m’adressai me répondit ce simple mot : absent.

— Depuis quand ?

— Quinze jours.

— Pour longtemps ?

— Indéfiniment !

— Sait-on où il est ?

— Dieu et lui le savent.

Impatienté de ce laconisme emphatique, je demandai à parler au maître de l’établissement, brave homme à figure douce et soucieuse, qui m’examina avec une sorte de crainte. — Antonio Perez ! Vous êtes à la recherche d’Antonio Perez ? Êtes-vous de ses amis ?

— Nullement, mais j’ai affaire à lui.

— Vous ne le trouverez pas ici. Il est… parti ! Peut-être vous doit-il de l’argent ?

— Vous paraissez croire que dès lors je ne le trouverai nulle part ?

— Justement ! Il m’en doit aussi, et c’est de l’argent perdu.

— Est-il ruiné ?

— Ruiné ? Antonio Perez, le contrebandier ? Oh ! que non. Il est en fuite, emportant l’argent qu’il doit à tous ceux qui ont eu affaire à lui.

— C’est un coquin ? Je m’en doutais.

— Soyez-en sûr, c’est le dernier des hommes. Il a liquidé tout son avoir, et sans doute il va jouir en Amérique du fruit de ses escroqueries.

— N’avait-il pas avec lui une personne…

— Vous appelez cela une personne, sa maîtresse, la malpropre Pepa ?