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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/386

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quelques personnages illustres, entre autres Talleyrand et Volney, échappés de France, l’un pendant la terreur, l’autre sous le directoire, et venus un moment aux États-Unis. Il était déjà de mode à cette époque, même en France, de porter ses regards au-delà de l’Atlantique, si l’on était mécontent de soi-même ou de son pays, et Chateaubriand avait précédé dans la jeune république les voyageurs que l’on vient de nommer.

La traversée de l’Atlantique était encore à la fin du siècle passé des plus longues et des plus périlleuses. Quand on revenait de ce voyage, on restait pour ses compatriotes un objet d’étonnement et d’admiration. On était surnommé « l’Américain, » et les récits du voyageur étaient écoutés avec avidité. Les émigrans s’embarquaient en bandes plus ou moins nombreuses, à leurs risques et périls, sur de petits bateaux à voiles qui mettaient souvent plusieurs mois pour franchir une distance qui ne demande aujourd’hui qu’une dizaine de jours à la vapeur. On naviguait encore à peu près comme au temps de Colomb. Ces bateaux n’étaient nullement aménagés pour ce genre de transport, et quelquefois les vivres manquaient. Il n’y avait aucun médecin à bord, et l’on n’y prenait aucun souci du confort et de l’hygiène. Il arrivait par momens qu’au milieu de ces êtres entassés dans un entre-pont bas, étroit, mal éclairé, mal ventilé, le typhus se déclarait tout à coup, la moitié des partans mourait en route, et on les jetait à l’eau. Les familles se trouvaient ainsi tristement réduites avant de toucher au rivage, une femme arrivait privée de son mari, et de jeunes enfans sans leur père. Aucune loi ne fixait le nombre des passagers qu’un navire pouvait prendre, ni ia quantité d’eau et de provisions qu’il devait embarquer. C’était absolument comme à bord des navires négriers, et l’on n’y prenait pas plus de souci de la vie humaine.

On a conservé les détails de quelques-uns de ces tristes voyages, et des acteurs dignes de foi qui ont joué un rôle dans ces drames navrans ont raconté leurs odyssées. Le missionnaire morave George Jungmann, qui en 1731 vint avec toute sa famille en Amérique, d’Hockheim, petite ville du Palatinat, dut attendre trois semaines dans le port de Rotterdam avant que le navire levât l’ancre. On partit enfin avec 156 passagers (plus que le navire n’en pouvait prendre) et des provisions pour trois mois. On relâcha sur les côtes d’Angleterre, à Falmouth, et l’on perdit encore vingt jours. Après huit semaines de mer, les passagers furent mis à la ration, et pendant les deux derniers mois du voyage ne purent obtenir un morceau de pain. On ne leur donnait qu’un verre de mauvaise eau par jour, et ils durent vivre de rats et de souris. Un rat se vendait 18 pence (le penny vaut 10 centimes), une souris 6 pence, et on les considérait comme un régal. Le capitaine, pour faire composer les passagers dont il croyait la