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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/378

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Un de nos philosophes disait alors de la Russie qu’elle était pourrie avant d’être mûre. Si le mot était mérité, l’Europe en était en grande partie responsable. Les Russes ont pour les mœurs de la vieille Russie de hautes prétentions. Sans disputer à l’Occident la primauté intellectuelle et scientifique, ils réclament volontiers pour leur pays et ses usages patriarcaux la supériorité morale. Restés en dehors de nos grandes époques historiques, ils se flattent d’avoir échappé à la triple corruption du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes. Lui rendant outrage pour outrage, ils aiment à parler de la pourriture de l’Occident, ils disent que dans l’ancien empire des tsars la civilisation avait une base plus morale et religieuse que dans nos brillantes sociétés d’éducation païenne ; ils attribuent aisément les vices de la Russie nouvelle à la contagion européenne. Les peintures des anciens voyageurs ne justifient pas toujours ces revendications : là, comme partout, le despotisme et le servage étaient pour la vertu une triste école. Les fondemens traditionnels de la moralité moscovite n’en ont pas moins été ébranlés par la réforme impériale et les leçons de l’Occident. Dans une grande partie de la nation, les vieilles mœurs ou les vieilles croyances furent détruites avant que rien ne fût en état de les remplacer.

Au mal moral s’est, dans l’œuvre de Pierre le Grand, joint le mal intellectuel, et, par un fatal enchaînement, à celui-ci le mal social, à ce dernier le mal politique. L’esprit, comme le cœur, fut dévoyé : le réformateur développa lui-même chez les Russes certains des défauts qu’ils tenaient déjà de la nature ou de l’histoire, le manque d’originalité, le manque de personnalité. Il en fît des copistes, des échos, des reflets ; leur donnant l’imitation comme le but suprême, il étouffa en eux l’esprit d’initiative et par là les priva du plus actif ferment du progrès. En les habituant à penser par autrui, il prolongea leur minorité spirituelle sous la tutelle de l’étranger. Cette tendance à l’imitation arrêta d’un siècle la naissance d’une littérature nationale et originale. Le Russe de Pétersbourg subit toutes les iïifluences de l’Occident, reproduisant docilement les plus contraires, tour à tour disciple des encyclopédistes et des émigrés français, de Voltaire et de Joseph de Maistre. À l’habitude de l’imitation se rattachent le goût de l’extérieur, le culte de l’apparence, et à celui-ci la superficialité et la versatilité de l’esprit. À ces vices intellectuels correspond le vice social, la dénationalisation d’une moitié de la nation, la séparation des classes. À force de copier l’étranger, le Russe de la réforme cessait d’être Russe. Il en fut de tout ce qui était national comme du costume et de la langue, réduite à l’état de patois abandonné au bas peuple. Pierre, si russe dans son caractère, semblait avoir pris à tâche de germaniser ses