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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/37

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la vieille bourgeoisie de Montpellier ; nous, nous sommes bourgeois d’hier. Dans mon enfance, j’ai flâné sur le pavé de Pau avec ce qu’il y a de plus prolétaire : tu as une fortune claire et assurée, nous,… nous n’avons peut-être rien. Ce cher et excellent homme qui ronfle à côté de toi gagne de l’argent, mais j’ai découvert que depuis deux ou trois ans il joue à la Bourse, et je crois que nous allons à Paris pour jouer encore, si bien qu’un beau jour nous pouvons tout perdre.

— Tout cela m’est parfaitement indifférent, répondit Vianne, et même, — je t’en demande pardon, — je voudrais que ta sœur n’eût rien au monde et fût encore plus plébéienne de naissance, elle aurait encore une valeur bien supérieure à la mienne, et je serais encore son obligé de toutes les manières.

— C’est très beau de parler ainsi, lui dis-je un peu surpris. Je te croyais plus positif, et je te fais mon compliment.

— Si tu me supposes romanesque, reprit-il, je le repousse, ton compliment ! Je crois être dans la logique absolue en ne demandant à ma future femme que de me plaire, et j’estime que l’opinion des calculateurs et des gens à préjugés est un obstacle au bonheur, que les gens sensés ne doivent pas se laisser créer. Je ne ferai jamais de ma vie ce que je sentirais être un coup de tête, mais je serai seul juge de ma conduite, et peut-être ce que le vulgaire appelle folie me semblera-t-il, à moi, la chose la plus raisonnable que je puisse faire. Par exemple jamais une péronnelle, si séduisante qu’elle soit, ne me mènera où je ne voudrai pas aller ; mais une femme de vrai mérite me gouvernera si bon lui semble, je ne résisterai pas.

Paris m’intéressa beaucoup, bien que je fusse porté à le voir avec ce dédain que les enfans des riches ou doctes cités du midi affectent pour la capitale. Vianne me la montra très bien sous son vrai jour. Il sut combattre et vaincre mes préjugés provinciaux. Il sut aussi critiquer à propos le côté corrompu et insensé de cette grande civilisation. Si nous ne fûmes pas absolument orthodoxes en fait de conduite, nous nous défendîmes très bien de l’entraînement aveugle, nous fîmes des réflexions philosophiques sur deux soupers ridicules, et nous quittâmes sans regret les délices de la grande ville au bout de huit jours.

J’avais un peu surveillé mon père, je m’étais assuré de son goût pour les jeux de bourse. Le matin de notre départ, je vis qu’il avait subi quelque déception. Sa figure était légèrement altérée. Il nous conduisit à la gare, et là, quelqu’un étant venu lui parler à l’oreille, il nous dit qu’il lui était impossible de partir ce jour-là, mais qu’il nous rejoindrait à Pau dans la semaine. Sans doute on venait de lui donner une bonne nouvelle, sa figure était riante. Je le quittai sans inquiétude.