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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/367

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des grandes époques sociales ou politiques qui ont marqué la vie si agitée et si active des peuples occidentaux. À ses origines, la Russie avait connu les quatre grandes forces dont la lutte ou l’alliance a fait l’histoire et les institutions des nations européennes. Elle aussi avait eu, au-dessous de l’église et de la royauté, des germes d’aristocratie et de démocratie ; mais ces deux dernières avaient été de bonne heure étouffées, et l’église elle-même, malgré son influence, n’avait guère été que l’auxiliaire respectueux de la monarchie.

C’est par ses lacunes que l’histoire de la Russie se distingue le plus, et à chacune des lacunes de son passé correspond un vide dans le présent. Comparée à celle des peuples d’Occident, cette histoire paraît toute négative ; la Russie n’avait eu ni la féodalité, qui, avec l’idée de la réciprocité des services et des devoirs, nourrit le sentiment du droit, ni la chevalerie, d’où vint à l’Occident le sentiment de l’honneur, dont Montesquieu faisait le fondement de la monarchie, et qui là où la liberté s’éteignit maintint encore la dignité humaine. La Russie n’eut jamais de gentilshommes, et sa seule chevalerie, ce furent les Cosaques, république d’aventuriers à demi croisés, à demi pirates, dont la steppe garantissait la sauvage liberté. La Russie n’avait eu ni communes, ni chartes, ni bourgeoisie, ni tiers-état. Novgorod et Pskof, reléguées à l’angle occidental, formaient une exception honorable pour le génie de la nation, insignifiante pour son développement. Les villes mêmes lui faisaient défaut ; dans la Moscovie sortie du joug tatar, il n’y en avait vraiment qu’une, la résidence du souverain, et cette capitale n’était elle-même qu’un immense village. La Russie était un état de paysans, un empire rural, sans ville, ni richesse, ni art, ni science, ni vie politique, et, selon l’étymologie, sans cité pas de civilisation ! Comme les pays de l’Occident, la Russie avait eu la centralisation monarchique : elle n’avait eu aucun des instrumens ou des institutions des monarchies européennes, parlemens ou universités, hommes de robe ou de plume. Elle avait des souverains ; elle n’eut jamais de cour. Enfermées dans le terem, gynécée tatar ou byzantin, les tsarines et les tsarevnas laissaient les tsars à la grossièreté de leur sexe. La Moscovie n’eut ni châteaux ni palais ; le Kremlin n’était qu’une forteresse et un couvent où de vulgaires plaisirs de soldats alternaient avec une fastidieuse solennité ecclésiastique. L’église russe avait un clergé national patriote et respecté : elle n’eut ni les ordres religieux, ni la scolastique, ni les grandes hérésies, ni les grands conciles de l’église latine. La Russie eut des sectes ignorantes, rustiques, sans discussion écrite, sans publicité ; elle resta en dehors de la réforme, des luttes savantes et lettrées qui par la liberté de penser conduisirent à la liberté politique. Étrangère à la réforme, elle le fut également à la renaissance. L’antiquité, qui