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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/366

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lées de sang aux jours mêmes où il n’avait point fait aux supplices une place dans ses divertissemens. Dans ses festins, il donnait des coups de couteau à ses serviteurs par impatience ou par moquerie : quelques-uns de ses favoris périrent ainsi. Un de ses bouffons, prince de vieille race, l’ayant piqué par un bon mot, Ivan lui versa sur la tête une soupière bouillante. Comme le pauvre fou poussait de hauts cris, le tyran lui planta son couteau dans la poitrine. L’homme tombe expirant, et le tsar, tout à coup au regret d’avoir perdu un de ses plus spirituels bouffons, fait appeler son médecin : « Guéris-moi mon bon serviteur, lui dit-il, je l’ai frappé par mégarde. » Une autre fois c’est un de ses voiévodes auquel Ivan coupe une oreille avec son couteau pendant qu’il s’incline devant lui. Sans trahir de souffrance, l’officier remercie le tsar de sa gracieuse plaisanterie. En dehors de la table, Ivan IV portait un bâton ferré avec lequel il perça un jour le pied d’un messager qui lui apportait une lettre désagréable, et dont un autre jour il tua son propre fils. L’antiquité païenne a vu peu de monstres aussi odieux. De telles fureurs avec une telle bassesse semblaient impossibles chez un peuple chrétien. À Rome, Ivan IV eût trouvé un assassin ; en Russie, parmi tant de familles dépouillées par son avarice, déshonorées par ses débauches et décimées par ses cruautés, il n’y eut point une conspiration contre la vie du tsar. Lorsque, feignant le dégoût du pouvoir, il quitta le Kremlin et Moscou, invitant les boïars à lui choisir un successeur, les princes et les prélats vinrent lui offrir leurs têtes pour le décider à reprendre le pouvoir. Ivan le Terrible eut beau livrer ses plus belles villes au pillage de ses opritchniks et laisser honteusement les Tatars et les Polonais ravager ses meilleures provinces, il ne lassa point la patience russe. Le tsar n’eut d’autres meurtriers que ses propres excès.

III.

En quoi la Russie des premiers Romanof, la Moscovie du xviie siècle, appartenait-elle à l’Europe ? Construite sur des fondations slaves par des princes germaniques, cimentée par le christianisme sous l’influence de la nouvelle Rome, la Russie que renversèrent les Tatars avait des bases européennes. Celle que Moscou éleva sur ses débris était faite de matériaux hétérogènes en partie empruntés à l’Asie : c’était un édifice d’architecture bâtarde mêlée de byzantin et de mongol, de gothique ou de renaissance, un édifice ressemblant à la bizarre et presque monstrueuse église de Vassili Blagennoï, bâtie à Moscou par Ivan le Terrible. Une chose frappe dans l’histoire russe, c’est sa stérilité, son indigence relative ; à travers toutes ses péripéties, elle a manqué des grands mouvemens religieux ou intellectuels,