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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/343

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— Vous avez été brave, mais ce n’est pas si dur après tout, n’est-ce pas ? — Il avait été trompé par mon calme ; notons en passant la pénétration des hommes ! Le reste du jour je surveillai leurs regards, leurs moindres paroles. Tantôt je voulais ressaisir mon mari, tantôt sa seule vue me faisait horreur, je me disais qu’il n’y avait pas de justice dans le ciel. Pourquoi Dieu permettait-il à ses fils d’aimer sans entrave, tandis que ses filles, considérées comme des vases particulièrement fragiles, étaient forcées de chasser de leur âme les tendresses humaines les plus légitimes ? Dans le silence de la nuit et de ma chambre, je pus enfin donner un libre cours à mon désespoir ; une contrainte plus longue m’aurait rendue folle. Ce que fut pour moi cette nuit-là, puisse la créature la plus abandonnée de Dieu ne le savoir jamais ! Tout était fini, il ne me restait qu’à supporter la misérable réalité de tous les jours. Comment ai-je vécu ? »

Mme Stenhouse comptait alors quinze années de vie conjugale. Depuis elle a reconquis le bonheur brisé à cette époque ; elle croit pouvoir parler sans haine et sans amertume de ces secondes femmes, qui sont à plaindre, dit-elle, car une rivale les menace à leur tour, et qui auparavant, si elles ont du cœur, se sentent coupables devant la première épouse au point de n’oser témoigner d’affection à leur mari sous les yeux jaloux qui l’observent sans cesse. Quelques-unes pourtant sont moins délicates, et se comportent de façon à choquer toutes les convenances. Il y en a qui se marient sans aucun souci religieux et dont l’absence complète de principes a les plus fâcheuses conséquences ; celles-là, profitent et abusent des avantages d’une loi de divorce presque aussi large que la loi du mariage, et qui est la vraie revanche du sexe opprimé. La règle est qu’un homme peut se marier autant de fois qu’il lui plaît et que la femme ne doit être mariée qu’une fois, mais de par la protection de Brigham Young il y a des accommodemens. Plus d’une femme s’est trois ou quatre fois donnée pour la vie éternelle ; elle rencontre ses anciens maris sans aucun embarras, reste souvent en bons termes avec eux tous, et par aventure retourne au premier. Brigham lie et délie avec une étonnante facilité. On l’a entendu dire dans ses accès de gaîté : « Le divorce ne vaut pas le papier sur lequel on l’écrit, cependant beaucoup de gens en veulent, et ces dix dollars [1] sont autant d’épingles pour mes femmes. » Mais bien des malheureuses ne trouvent dans leur douleur ni le courage de quitter le mari qui les néglige, ni assez de fierté pour se tenir complétement à l’écart quand une nouvelle venue les supplante. Quelques-unes deviennent folles ;

  1. C’est la somme que l’on paie au clerc qui rédige l’acte.