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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/341

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choix ne se fixa pas sur la malade. Il faut, dans l’intérêt des enfans, que la femme soit jeune et saine ; la fiancée de mon mari était en outre fort jolie. Alors commença la tâche pénible de lui faire la cour, tâche pénible, je suis forcée de l’admettre, puisque mon mari me l’affirma. Il s’en acquittait cependant avec un zèle qui eût paru indiquer le contraire ; à peine prenait-il le temps de souper, tant cette nouvelle mission l’absorbait ; mais, quelque compassion que m’inspirât le douloureux effort dont il se vantait, je croyais, je crois encore que mon chagrin effaçait le sien ; il touchait parfois au délire. Je passais les jours et les nuits dans de telles crises que l’on craignit pour ma vie, car la maladie morale dont je souffrais revêtait toutes les apparences de la consomption. À chaque instant, je me représentais mon mari auprès d’elle, je voyais tout… S’il n’avait pas été le meilleur des hommes, peut-être aurais-je réussi à me détacher de lui ; mais, me rappelant son amour d’autrefois, je voulais croire qu’il n’agissait que sous l’empire d’une religion que je n’osais encore juger fausse en l’abhorrant. Si tout cela était vraiment la loi de Dieu, il fallait s’y soumettre, quitte à mourir. Brigham et toutes les autres autorités me répétaient qu’il n’y avait pas d’exaltation possible dans le ciel pour quiconque se dérobait à cette croix. Pour ma part, j’eusse volontiers renoncé à l’exaltation promise, mais les intérêts de mon mari passaient avant les miens ; il se serait cru condamné, s’il n’avait point pratiqué la doctrine polygame. Je consentais à me dévouer pour lui, et puis il suffisait que j’entrevisse ma rivale pour retomber en rébellion ouverte…

« Pendant une absence de mon mari, j’essayai de la recevoir afin de m’habituer à mon supplice. Elle vint ; j’avais invité du monde, ne pouvant supporter la pensée d’un tête-à-tête avec elle, et je suppose qu’elle ne trouva pas beaucoup plus de plaisir que moi-même à cette réunion. J’attendais impatiemment qu’elle partît ; quand elle ne fut plus là, je me promis de renouveler l’entrevue, mais la seconde fois je fus sans force et dus la congédier sous le prétexte d’une indisposition. À partir de ce jour, j’y renonçai : elle était gentille cependant, et m’aurait plu dans d’autres conditions. Sur ces entrefaites, la personne qui m’avait inspiré une première jalousie me fit appeler ; elle était plus malade que jamais et ne pouvait vivre longtemps. J’appris de sa bouche qu’elle avait quitté ma maison, ne voulant pas me faire souffrir. M. Stenhouse lui avait parlé de mariage, et, quoiqu’elle l’aimât, elle l’avait évité par égard pour moi. Un tel exemple d’abnégation est si rare à Utah que je la considérai presque comme un ange ; mais je sentis en même temps avec amertume que l’on m’avait trompée.

« Un mormon polygame ne peut être sincère ; mon mari l’était plus que personne, et les circonstances l’avaient contraint à mentir.