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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/337

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tivité de Babylone, et la chanson populaire : Hé ! les joyeux mormons, entonnée par des femmes aussi tristes qu’elle-même, lui prouvait trop que tels sentimens exprimés par les lèvres peuvent souvent ne pas être les sentimens du cœur.

Un excellent accueil fut fait aux Stenhouse. Ayant compté parmi les plus zélés missionnaires, ils étaient généralement estimés et avaient en outre un cercle nombreux de connaissances personnelles. Le président Brigham Young les invita l’un des premiers ; sa bonhomie, l’aménité de ses manières, rassurèrent d’abord Mme Stenhouse. Les femmes auxquelles il la présenta lui parurent toutes aimables et bien élevées ; on a exagéré probablemenl leur nombre ; elle n’en connut que dix-neuf. La première habitait encore le cottage dit Maison-Blanche, où Brigham Young s’établit en arrivant à Utah ; dans la Ruche, résidence officielle du président, demeure une des sœurs Decker qu’il a toutes deux épousées ; la Lion-House est disposée pour le logement du plus grand nombre de ses femmes. Le rez-de-chaussée renferme la cuisine, les offices, la salle à manger, tout cela sur une grande échelle comme il convient aux besoins d’une famille nombreuse. Les étages supérieurs sont divisés en appartemens plus ou moins vastes selon le nombre des enfans et l’importance accordée à la dame. Le prophète déjeune à la Ruche quand il y a passé la nuit, mais d’ordinaire il dîne à la Lion-House. Dès trois heures de l’après-midi, la cloche sonne, et les mères, ayant chacune ses enfans autour d’elle, se réunissent à la table que préside Brigham Young. Le repas est simple, mais copieux. À sept heures du soir, nouveau coup de cloche et réunion au salon, qui se trouve au premier étage. Quand tous les membres de la famille sont assemblés, on ferme les portes, puis le prophète prie pour Sion et pour le royaume [1]. Il a encore six autres maisons habitées par ses femmes, qui jouissent de toutes les aisances de la vie, mais sans luxe et sans extravagance, à une ou deux exceptions près. Elles sont laborieuses en général, la sainteté du travail étant proclamée à Utah, et une foi robuste les aide à porter leur croix en fidèles épouses et en bonnes mères. Leur mari a des égards pour elles toutes ; cependant on lui reproche de marquer trop de prédilection à sa favorite Amélie. Au théâtre, où toutes ses femmes ont leurs places réservées, Amélie est seule avec lui dans sa loge ; au bal, il danse une fois avec chacune de ses femmes, mais d’abord et aussi souvent qu’il peut avec sa favorite.

Nombre d’apôtres blâment cette préférence, d’autant que Brigham

  1. La doctrine mormonne enseigne que dans l’autre monde les descendans de chaque homme formeront son royaume. De là le désir d’avoir une famille nombreuse pour être un plus puissant monarque.