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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/323

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pour votre mari. — Chacun de ces diamans valait plus de 5 000 fr. Puis elle demanda une troisième grande cassette, celle-là remplie de longues barres d’or dont elle voulait faire de la vaisselle. Je remarquai que des plats d’or massif seraient très lourds, et que l’argent valait mieux. Elle se rendit à mon observation, et, prenant deux ou trois de ces barres, les jeta aux pieds d’une esclave. — Tiens, dit-elle, voici pour toi.

« Sur l’invitation de son altesse, je descendis aux jardins, qui étaient admirables. Les palmiers-dattes, les orangers, les fleurs, les buissons, étaient arrangés avec un art très rare en Orient, les murs couverts de verdure. Çà et là s’élevaient des kiosques élégans au milieu desquels de gracieux jets d’eau rafraîchissaient l’air. Je me promenai quelque temps accompagnée par les femmes, qui portaient chacune au cou un mouchoir blanc sur lequel étaient brodés des vers, marque distinctive de la faveur de leur maîtresse. Celle-ci parut bientôt. — Que pensez-vous de mon jardin ? dit-elle. Aimez-vous le climat d’Égypte ? — Le jardin et le climat sont des plus agréables ; mais à quoi bon les louer quand c’est à vous que de telles louanges sont dues ? — Elle sourit, et me témoigna sa satisfaction en me pinçant doucement la joue. — Si vous voulez voir quelque chose du pays, sortons, dit-elle.

« Nous prîmes chacune un feradje, et par-dessus un bourko [1]. Nulle part, les femmes ne cachent leurs traits avec autant de soin qu’en Égypte ; partout ailleurs elles se couvrent le visage d’un yashmak ou voile de gaze de soie. Nous montâmes en voiture et allâmes au palais d’Ibrahim-Pacha, frère de Nazly-Hanum. Toutes deux nous fûmes reçues avec le même cérémonial qui avait accompagné mon arrivée. La princesse me présenta aux femmes d’Ibrahim. Je visitai le palais, qui était pour le moins aussi somptueux que le sien. Les habitantes étaient sans exception jeunes et beaucoup plus belles que les femmes de Nazly, mais toutes portaient sur leur visage une expression de crainte et d’ennui. La vieille esclave qui me conduisait me raconta que le pacha était horriblement jaloux. « Un eunuque noir, me dit-elle, étant devenu amoureux d’une Circassienne que notre maître aimait éperdument, fut repoussé par elle, et jura sa perte. Un jour, il jeta un manteau d’homme près de la porte de la Circassienne. Quand le pacha, précédé de deux eunuques qui tenaient des torches, arriva, il fut transporté de rage. — Qu’est-ce ? s’écria-t-il, montrant ce vêtement. — Seigneur, répondit le misérable, un homme qui était avec la Circassienne aura fui sans doute à votre approche. — Ibrahim-Pacha frappa rudement ; la pauvre

  1. Sorte de capuchon qui couvre entièrement la tête et le cou et ne laisse entrer la lumière qu’à travers deux trous percés à la place des yeux.