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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/320

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comprendre que la nomination de son mari au commandement de Jérusalem, en qualité de wali ou gouverneur, ait été saluée par elle comme une délivrance. Le trajet jusqu’à Jérusalem fut pénible. Les hommages des cheiks des différens villages, les évolutions de leurs troupes au son des tamburas, n’empêchaient pas qu’on ne souffrît de l’épouvantable malpropreté de la chère et du logement. Mme Méhémet-Pacha poussa plus loin encore ses expériences sous ce rapport, lorsqu’elle entreprit dans la suite un voyage assez périlleux chez ces malheureux Druses et Bédouins, à qui le courbach turc arrache avec la peau quelques contributions énergiqucment disputées. Elle raconte d’une façon assez plaisante comment ses hôtes insistèrent pour lui faire accepter du riz roulé en boule dans leurs mains et comment le tandour ou four à pain de chaque gourbi sert aussi pour le bain, de sorte qu’on pétrit la pâte dans l’eau d’où viennent de sortir cinq ou six enfans.

Avant de quitter Constantinople, elle avait reçu la recommandation de n’accepter aucun présent de la part des subordonnés, les gouverneurs et autres autorités s’y étant engagés par serment. Avec une ruse dont elle se vante plutôt qu’elle ne s’en excuse, Mme Méhémet-Pacha répondit : « Mon mari tiendra sa promesse ; mais vous ne pouvez m’empêcher d’accepter les présens des dames. Cela n’a rien à faire avec la politique. » En effet, quand on se fut assuré que Méhémet-Pacha refusait consciencieusement tous les cadeaux, ceux-ci furent portés à sa femme. Dès son passage à Jaffa, elle reçut des bijoux de la femme du mudir et, arrivée à Jérusalem, elle s’entendit avec l’intendant de sa maison pour tirer tout l’argent possible de la poche des Juifs. Quant aux franciscains, aux Grecs, aux Arméniens, ils se hâtèrent de gagner ou plutôt de payer sa bienveillance dans l’intérêt de leurs couvens, auxquels on ne peut faire aucun changement, ni la moindre réparation sans l’autorisation du pacha. Elle explique sa conduite par la crainte de la pauvreté dont elle avait tant souffert, car, dit-elle, dans un pays où personne n’a de sécurité ni de droits reconnus, il est nécessaire de prendre dos précautions contre les revers de la fortune.

La réputation d’adresse et d’énergie de Mme Méhémet-Pacha se répandit au loin. Nazly-Hanum, fille de Méhémet-Ali-Pacha, vice-roi d’Égypte, exprima le désir de connaître une personne d’un si rare mérite. « J’avertis mon mari de son invitation ; il répondit : — Vous êtes obligée d’y aller ; l’invitation d’une personne de si haut rang est un ordre. — Prenant avec moi ma fille Aïcheh, deux esclaves, un eunuque, et accompagnée par la messagère de la princesse, je me rendis à Jaffa ; là je m’embarquai pour Alexandrie, où m’attendaient les équipages de son altesse. Les voitures étaient tout