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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/30

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REVUE DES DEUX MONDES.

coup à partager cet amusement profane. Je l’y décidai, elle fut très attentive ; mais je ne pus savoir si elle y éprouvait du plaisir ou de la frayeur. Il y avait certainement en elle quelque chose de mystérieux qu’il ne fallait pas froisser par trop de questions.

Nous avions tout vu et nous étions à la veille de retourner chez nous lorsque, me trouvant seul sur le port avec mon père, je vis venir à nous un homme d’une figure non pas vulgaire, mais inquiétante, que je ne reconnus pas tout de suite. Dès qu’il fut à deux pas de nous, je m’éloignai, ne voulant pas être reconnu moi-même ; c’était le fameux contrebandier Antonio Perez.

Comme j’avais beaucoup changé depuis deux ans et que mon costume différait autant que le sien de celui sous lequel il m’avait vu, il ne fit point attention à moi et s’entretint vivement à l’écart avec mon père. Il y avait là tout près un beau steamer en partance pour l’Espagne, et je vis que Perez se disposait à y prendre passage. Mon père paraissait lui faire beaucoup de questions et de recommandations. Ils furent interrompus par l’arrivée de deux femmes, l’une de moyenne taille, voilée à l’espagnole d’une mantille rabattue jusqu’à la lèvre supérieure, charmante de tournure et jouant de l’éventail avec une grâce adorable, — l’autre grande, forte, belle, mais vulgaire, vêtue en fille de chambre et portant des paquets. Celle-ci, que je reconnus à l’instant même, c’était la Manoelita que j’avais vue à Panticosa ; mais l’autre, qui était-elle ?

Perez prit le bras de la personne voilée et monta avec elle sur le bâtiment ; l’autre suivit. Mon père les accompagna jusqu’à la passerelle, salua la première, fit un signe d’adieu familier à la seconde, serra la main de Perez et revint vers moi.

— Qui donc sont ces gens-là ? lui dis-je, — et, pour motiver ma curiosité insolite, j’ajoutai que je croyais les avoir vus quelque part.

— Tu te trompes, répondit mon père, tu ne les connais pas. C’est mon ami et associé Antonio Perez avec sa fille Manoela.

— Laquelle ?

— Peux-tu le demander ? Celle qui est jolie et porte la mantille. L’autre n’est que la servante.

— Cette servante-là a l’air bien effronté, répondis-je pour dire quelque chose qui ne laissât pas tomber la conversation.

— Ah ! dame, reprit mon père en souriant, elle est un peu gâtée ! Maître Perez est… c’est-à-dire il n’est pas comme ton père. Il est veuf, pas bien recherché dans ses goûts, et cette montagnarde… mais à qui diable as-tu donné ton attention ? C’est la Manoela que tu aurais dû regarder ; c’est celle-là qui est jolie et bien élevée !

— Je n’ai pu voir que son menton.

— Pourquoi diable t’es-tu sauvé ?