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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/296

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rude à franchir, bien que le chemin serpente au milieu de grands sapins dont les massifs, agités par le vent, nous abritent contre le soleil, nous voyons courir à nos pieds le Kisogawa et s’élever devant nous les groupes imposans du Mitaké et du Kiomagataké, qui s’étendent à l’est et au nord-ouest dans d’immenses solitudes inhabitées, livrées aux ours, aux chamois et à leurs habiles chasseurs. Au pied du col, on aperçoit le joli village d’Iagahara, notre gîte de ce soir, où nos hôtes nous régalent d’un chœur japonais en échange du chœur des soldats de Faust. On ne peut s’empêcher de rendre hommage à la simplicité de mœurs de ces montagnards ni d’admirer l’air de joie et de bonheur que respirent ces populations. Pour la propreté, ils rendraient des points aux Européens.

Le 10, nous allons coucher à Amagatsu ; c’est une des journées les plus intéressantes. Le Kisogawa, que nous suivons depuis quelque temps, prend peu à peu les allures d’un fleuve, quoique torrentiel en beaucoup d’endroits : il se fraie un chemin à travers des rochers, s’élargit en vastes demi-cercles, s’engouffre entre des murailles de rochers hautes de 200 pieds, comme à Myanokoski, ou s’étale complaisamment sous de puissans ombrages, comme à Fukusima. La nature prend un aspect de plus en plus grandiose, tout en restant jolie, et l’on se croirait transporté dans une de nos belles vallées de l’Auvergne. En passant le Torii-Togé, nous avons quitté les calcaires pour les terrains granitiques, et des aiguilles de roches noires rivalisent de hauteur avec les cimes des segnis et des matsu (espèces de pins).

Le 11, notre deuxième journée sur le Kisogawa est encore plus intéressante que la première. Tout s’élargit, fleuve et vallée. Suwara, où nous déjeunons, Mitono, où nous sommes pris par la pluie, sont des noms attachés à autant de souvenirs charmans. Par instans, la route surplombe au-dessus du torrent, à des centaines de pieds, soutenue par des pilotis en bois vermoulus, mais elle tient par la force de l’habitude. Hélas ! elle descend toujours, cette belle rivière de Kisogawa, elle nous ramène à la plaine, à l’air lourd. À Fumago, où nous couchons, on ne peut se passer de moustiquaire. Le lendemain, nous avons la consolation de remonter pour franchir le Sikkokutogé ; mais nous redescendons bientôt à Oï, où nous rentrons définitivement dans la plaine. Le paysage devient assez triste : des collines de sable jaune ou rouge à perte de vue encadrent d’assez maigres cultures ; plus de soie, plus de cocons, plus de ces bivaltins qui, dans la province de Shinano, encombraient les devantures et le chemin même. Nous sommes dans le pays du kaolin et des porcelaineries. Il faut dire adieu aux jolis villages proprets, en sapin jauni par le temps, au milieu desquels coule un ruisseau