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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/292

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sante petite source ; nous découvrons aussi quelques maigres airelles non mûres que nous nous partageons. Enfin à cinq heures nous parvenons à l’étang où nous avions laissé nos chevaux. C’est la fin de nos fatigues ; mais voici mieux encore : les porteurs de vivres, après avoir fait semblant de s’être égarés dans les ravins, sortent de leur cachette au moment où ils nous voient descendre ; on se jette sur le précieux chargement. Ah ! que les canards sont vite dépecés, les bouteilles vite débouchées, et comme la gaîté succède bientôt au marasme de la faim ! Jamais l’eau ferrugineuse de l’étang n’arrosera une plus joyeuse collation. Nous ne sommes pas à la fin que chacun a déjà oublié ses fatigues en racontant les prouesses de la journée et les merveilles du vieux géant grondeur.

L’Asamayama fume constamment, il lance une pluie de cendres dont nous avons un spécimen ; parfois d’énormes pierres viennent tomber sur ses flancs. Souvent, par suite de ses secousses intérieures, des tremblemens de terre se font sentir jusqu’à huit ou dix lieues ; on voit alors dans la nuit une flamme au sommet. Les petites éruptions de lave sont fréquentes, mais s’arrêtent avant la plaine inférieure ; quant aux grandes, elles ont détruit trois fois le village d’Oïvaké. La dernière a eu lieu en 1788. L’hypsomètre, consulté par MM. Jourdan et Vieillard, donnait une altitude de 3 000 mètres. La paresse des porteurs n’avait pas permis de faire des observations au sommet même du volcan. Rentrés à cheval, nous goûtons bientôt un repos dont le besoin se faisait impérieusement sentir. En somme, la seule déception avait été de trouver au sommet non pas la neige, mais 23 degrés de chaleur. Nous venions d’accomplir la plus rude journée de notre voyage, celle qui en même temps nous donnait la clé de tout le reste ; nous pouvions maintenant nous rendre un compte exact du spectacle qui allait s’offrir à nos regards.

Du sommet de l’Asamayama, on voit au nord-est et à l’est couler vers la baie de Yeddo et le Pacifique les rivières qui concourent pour la plupart à former le grand courant de Toné-Gawa. Vers le sud se détache une chaîne de montagnes de 40 lieues de longueur, qui se prolonge jusque dans la péninsule d’Atami en s’inclinant vers l’est aux environs du Fusiyama. Tout ce qui coule à l’est de ce massif vient se jeter dans la baie de Yeddo. Depuis ces montagnes jusqu’à la côte occidentale, le Nippon est tailladé du nord au sud par une série de chaînes longitudinales qu’on pourrait comparer à un immense gril que la main d’un géant aurait fait bomber à la latitude du Wada-Togé, un peu au nord du lac Suiva. Tout ce qui est au sud de cette éminence coule dans le Pacifique, tout ce qui est au nord coule dans la mer du Japon. Or, le Nakasendo traversant en