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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/291

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est à vingt pas de celui qui le suit, s’asseoir de loin en loin sur des blocs rocailleux qui vous déchirent, tout cela sur un sol brûlant, par une température de 28 degrés, il fallait vraiment pour persister toute l’énergie morale dont la caravane disposait. Enfin nous aperçûmes une pierre qui nous parut un indice du sommet ; encore un efTort, nous y sommes. Quelle ironie ! Au-dessous de nous s’étend une petite dépression et au-delà une nouvelle montée. Nous ne sommes qu’à la première enceinte d’un ancien cratère plus vaste, concentrique au nouveau. C’est un phénomène très fréquent dont les montagnes de la Lune présentent le caractère très remarquable, et peut-être l’Asamayama lui-même n’est-il, tout entier au milieu de son grand cercle de montagnes, qu’un bouillonnement gigantesque survenu dans une cuve refroidie de 200 lieues de circonférence. Heureusement la nouvelle ascension, qui se révèle au moment où nous croyions tout fini, est plus douce ; heureusement aussi la fumée ne chasse pas de notre côté, car nous serions aveuglés et à demi asphyxiés par ces vapeurs sulfureuses. Déjà l’on entend le bruit qui s’échappe de la montagne. Que faut-il de plus pour ranimer notre ardeur ? C’est à qui arrivera le premier. Enfin nous y voilà ; quel spectacle ! C’est peu que la vue environnante voilée par les nuages ; ce qui attire, ce qui écrase, ce qui fascine, c’est cette cuve formidable de 300 mètres de diamètre, au fond de laquelle on entend bouillonner la lave, trop profondément pour pouvoir l’apercevoir, et d’où sort avec un fracas assourdissant l’éternel murmure des forces souterraines. Sur les parois de ce puits immense s’ouvrent intérieurement des fissures par où s’échappe, au milieu de flocons de fumée, la lave incandescente, qui tombe au fond, puis remonte avec la coulée comme les vagues le long d’une falaise.

Une terreur singulière s’empare de vous ; il semble à chaque instant que la vague audacieuse va monter plus haut et vous happer sur le bord du gouffre. C’est l’attraction poignante et lugubre de l’abîme ; on se sent pénétré de l’esprit d’Empédocle, et on s’arrache avec peine à ce sommet grondant. Hélas ! c’est triste à dire, mais cette poétique frayeur n’est pas la seule raison pour donner le signal du départ ; il est trois heures de l’après-midi, et nous sommes talonnés par une faim qui devient une souffrance. Il faut dire adieu à cette belle croupe arrondie, plonger un dernier regard dans la cuve infernale et descendre. Descendre, non ! cela ne peut s’appeler ainsi, car ce fut pendant toute la distance du sommet à la source une dégringolade vertigineuse sur les talons, sur les bâtons, sur les fonds de pantalons, dont plusieurs y restèrent, et j’en suis encore à comprendre comment nous n’avons pas fait plus d’une culbute. C’est avec bonheur que nous retrouvons au passage cette bienfai-