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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/279

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monde, je le savais, je surmontais l’inquiétude et la jalousie, puisque je ne perdais pas ma place dans ses affections.

« Mais permettez-moi de me reposer, pour finir plus vite. Malgré moi, je suis entrée dans plus de détails que je ne voulais vous en dire, c’est votre physionomie, toujours railleuse, qui m’y a forcée. Faisons une pause, et dites ce qu’à présent vous pensez de moi. Vous avez l’air de ne pas me croire sincère ! »

J’étais assez troublé, je n’eusse pu dire pourquoi, j’hésitai à répondre ; enfin je lui dis : — Si vous êtes sincère, je veux l’être aussi. Je vous étudie froidement (je mentais, mais ne croyais pas mentir). Votre histoire m’étonne beaucoup ; elle est invraisemblable. Elle est pourtant possible, étant donnés l’âge, la maladie et avant tout la belle âme de sir Richard. Si j’ai l’air un peu railleur par momens, c’est que je ne comprends pas de telles confidences à un homme que vous ne connaissez pas du tout.

— Comment, s’écria-t-elle, nous vivons depuis six mois sous le même toit, M. Brudnel me parle de vous tous les jours comme de son meilleur ami, et je n’aurais pas besoin de votre estime quand je me dis que nous avons peut-être dix ans, peut-être toute la vie à passer ensemble près de lui ! Je vois bien qu’à moins que vous ne le quittiez, il ne se séparera jamais de vous, et qu’il fera tout ce qui est humainement possible pour vous garder. Il faut donc que vous soyez mon ennemi ou mon ami, et, comme vous ne saviez rien de moi, il faut bien que je me fasse connaître avec mes malheurs, mes défauts et mes qualités, si j’en ai.

Forcé de répondre, je répondis : — Jusqu’ici je n’ai pas lieu de vous être hostile. C’est tout le contraire. Ayez la bonté de continuer, je résumerai mes observations, si j’en ai à faire.

Manoela Perez reprit ainsi : « Au printemps de cette année-là, nous allions voyager encore lorsque sir Richard tomba gravement malade d’une fluxion de poitrine. Il m’avait si sérieusement défendu de venir jamais chez lui que je n’osai désobéir. Je passais des heures avec Dolorès à la porte de son hôtel, dans la rue, pour que le médecin pût me donner de ses nouvelles à tout instant. Un jour, ce brave jeune homme, pris de compassion, me fit entrer. — Il est très mal, me dit-il, et je ne veux pas qu’il meure sans vous avoir bénie. S’il lui revient un moment de connaissance, je suis sûr qu’il vous demandera. Soyez donc près de lui : en ce moment, il est incapable de s’en apercevoir.

« Je pris vite le bonnet de Dolorès, je demandai un tablier, j’entrai avec M. Breton comme une garde-malade amenée par lui. Ces précautions n’étaient pas inutiles. La sœur de M. Brudnel, cette vieille sœur revêche et prude était dans l’appartement. M. Breton