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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/277

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mais qui me fit tant de mal que je m’en ressens encore. J’avais fait jurer à Dolorès qu’elle ne me trahirait pas, mais le médecin vit bien la cause de mon mal, et Dolorès dut tout avouer. Elle avoua même trop, car M. Brudnel fut informé de ma passion pour lui. Sans doute il l’avait devinée, mais il ne la savait pas si violente.

« Quand je fus en état de l’entendre : — Manoelita, me dit-il en espagnol, car il sait parler très bien toutes les langues, vous voulez que je vous aime, c’est fait. Je vous aime tendrement. Vous êtes douce, bonne, sincère, docile ; mais mon amour a été jusqu’ici celui d’un père, et vous voudriez me faire oublier mon devoir. Sachez que dès ma jeunesse, qui a été fort agitée, je me suis pourtant imposé, par fierté et par suite d’une répugnance invincible, la loi de ne jamais payer l’amour. Ce n’est pas à dire que je n’aie pas subi l’attrait de femmes capables ou coutumières de spéculation, mais jamais je ne les ai payées. Elles le savaient d’avance, elles m’ont agréé parce que je leur plaisais. Avec vous, la situation est exceptionnelle ; j’ai payé le droit d’être votre père. Si j’étais devenu votre amant, j’aurais commis un parjure et une lâcheté dont je suis incapable, et, je vous l’ai dit, si je subissais avec vous le délire de la passion irréfléchie, je me croirais devenu l’égal de M. Antonio Perez, qui vous a livrée à moi sans conditions. Il faut donc que je sois votre père dans toute la sainteté du mot ou que je sois votre mari. Y avez-vous réfléchi ? J’ai le triple de votre âge, je suis menacé d’une maladie de poitrine qui est incurable ; de plus je ne dois me marier qu’après la mort d’une sœur âgée, qui peut cependant me survivre. Des engagemens de famille, où mon honneur est en jeu, me rendent impossible d’éluder cette obligation. Réfléchissez encore. Je puis vous promettre le mariage et ne jamais pouvoir tenir ma promesse. Je ne veux pas être, je ne serai pas votre amant. Renoncez donc à un rêve d’enfant, faites un effort suprême pour en aimer un autre et pour m’oublier.

« — Jamais ! m’écriai-je, je vous respecte et vous adore, je ne veux être ni votre femme ni votre maîtresse, je vaincrai l’amour qui vous inquiéterait ou vous gênerait. Je serai votre fille soumise aveuglément et heureuse de l’être. Je rougis de mon emportement, et je vous jure de rester tranquille et résignée, quand même vous auriez dix maîtresses sous mes yeux, même si vous voulez vous marier avec une autre.

« — Jamais, répondit-il ; elle vous chasserait. Je vous jure ici que, si jamais je suis en situation de me marier, ce ne sera avec aucune autre que vous ; mais allez-vous donc sacrifier votre jeunesse à une pareille éventualité ? allez-vous la consumer dans la solitude où je suis forcé de vous laisser vivre ? Tenez, il y a près de moi un très honnête jeune homme, instruit et d’une figure passable, M. Breton,