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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/275

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meillais, son médecin lui dire : — Vous ne vous débarrasserez pas aisément de ce joli fardeau. Elle mourra, si on l’abandonne.

« — L’aimez-vous ? lui dit M. Brudnel avec une brusquerie surprenante.

« — Je l’aimerais bien, répondit l’autre fort tranquillement, si… mais dans l’état des choses je me défendrais de cet amour comme de la peste !

« — Parce que…

« — Parce que je suis un honnête homme et que je sais vos intentions. Vous voulez qu’on épouse, et je comprends la loyauté de votre adoption. Or je n’épouserai jamais qu’une femme très craintive, ou très froide, ou très laide. J’aurais peu le temps, encore moins le goût de surveiller un trésor !

« Je ne fis semblant de rien ; mais cette sévère leçon me frappa vivement. M. Brudnel était si doux et si bon que je n’avais pas senti combien je devais lui être à charge et combien peu je méritais l’amour sérieux que je m’étais quelquefois flattée de lui inspirer. Le mépris de ce médecin, qui m’avait toujours traitée comme une enfant stupide, me porta à m’examiner et à vouloir sérieusement devenir une personne raisonnable. Je voyais ou croyais voir que sir Richard ne m’aimait pas du tout, puisqu’il semblait proposer à son médecin de m’épouser. Sans doute il souhaitait se débarrasser de moi. Esclave du devoir qu’il s’était tracé, il ferait son possible pour me marier honnêtement, mais jamais il ne me proposerait d’être sa maîtresse. Il fallait donc, pour rassurer sa conscience, me rendre digne d’être sa femme. Alors peut-être pourrais-je me flatter de lui inspirer de l’amour. Je cachai mon chagrin et je demandai à être mise au couvent n’importe où.

« M. Brudnel se décida pour Venise et m’y conduisit. Je pris sur moi de feindre une résignation enjouée ; ma faiblesse et ma pâleur démentaient ma résolution. Sir Richard me conduisit en gondole jusqu’à la porte du monastère, m’observant beaucoup, mais paraissant tout à fait décidé à se séparer de moi.

« Je soutins l’épreuve sans savoir que c’en était une. Comme je me levais pour sauter sur le quai, il me retint : — C’est assez, me dit-il ; vous avez montré plus de raison et de courage que je n’en attendais de vous. Je vois que vous pouvez acquérir de la volonté et que votre caractère commence à mériter de l’estime. Restons à Venise, je ne vous quitterai pas encore.

« Je me jetai à ses pieds, je baisais ses mains, j’étais ivre de joie. Il paraissait très ému, mais, au bout d’un instant de trouble, il me repoussa doucement. — Il faut, me dit-il, réprimer ces expansions, qui seraient prises en mauvaise part, si nous n’étions pas cachés par le drap noir de cette gondole.