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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/273

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« J’avais été si ébranlée que je ne fus point en état de partir tout de suite. J’avais des battemens de cœur qui m’étouffaient. Enfin la semaine suivante nous étions, M. Brudnel, son jeune médecin et moi, en route pour la France.

« Ce voyage me parut délicieux dans la compagnie d’un homme aussi aimable et aussi bon que M. Brudnel. Je sentais que je pouvais avoir en lui une entière confiance. Il n’avait guère alors que cinquante-cinq ans, et il était si bien conservé que je ne lui en donnais pas quarante-cinq. Je l’aimai donc sans me souvenir d’en avoir aimé un autre la veille ; celui-là je le méprisais, son souvenir m’était à charge. Combien j’aurais voulu effacer ma faute pour être digne de la tendresse de mon bienfaiteur ! mais je vis bien à la réserve de M. Brudnel qu’il fallait la mieux mériter, et je m’observai assez moi-même pour qu’il ne se doutât de rien.

« Il me mit en pension à Paris, où il passa l’hiver. J’étais fort bien traitée, et j’eusse pu être heureuse ; mais j’étais trop en arrière des élèves de mon âge. Il était question de me mettre aux études des enfans. M. Brudnel, qui venait me voir tous les quinze jours, comprit mon humiliation et combien je serais déplacée avec des fillettes de dix à douze ans. Il s’informa et décida que j’aurais des professeurs dont je prendrais les leçons dans l’appartement de la directrice.

« Je fis de mon mieux d’abord, mais il était écrit que je ne m’instruirais pas ainsi. D’abord je n’avais pas l’habitude de travailler ; j’étais un oiseau voyageur, j’aurais voulu refaire connaissance avec ce Paris de mon enfance que j’avais tant aimé. Je ne sortais pas, et le quartier où était situé l’établissement était alors un désert de jardins abandonnés et de démolitions. Ma pensée se reportait sans cesse vers M. Brudnel, que j’aurais voulu voir à toute heure et que je voyais si peu, toujours en présence des maîtresses et contraint plus qu’il ne l’avait été en voyage. Je fus prise d’un ennui profond et d’un secret découragement. J’avais été plus libre et plus gaie dans mon couvent d’Espagne. On y dansait le bolero en cachette, on y parlait d’amour, on chantait des romances à voix basse, il y avait peu de régularité dans les habitudes. À Paris, c’était une autre tenue. Je ne sais si les jeunes filles parlaient des plaisirs du monde ; je vivais presque seule ou dans la société des maîtresses, qui n’étaient pas gaies, et qui me faisaient l’effet de prudes très mécontentes de leur sort.

« Mes maîtres n’étaient ni beaux ni jeunes, sauf le professeur de musique, ni beau, ni laid, mais vif, enthousiaste, un peu fou. Il tomba épris de moi et me le laissa voir. Je me sentis très émue, et la peur s’empara de ma pauvre tête. J’obtins un jour d’être seule avec M. Brudnel et je le suppliai de me faire changer de pension