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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/271

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« J’écrivis. M. Brudnel envoya un exprès avec injonction de remettre la lettre à l’officier en personne et de rapporter la réponse. Le messager revint les mains vides. L’officier avait reçu la lettre, disant qu’il répondrait plus tard, qu’il n’avait pas la liberté d’écrire en ce moment.

« Pendant que j’attendais la solution de la démarche tentée par mon bienfaiteur, je ne l’avais pas revu. Nous étions toujours à l’hôtel dans des appartemens séparés. Quand il vint m’annoncer le triste résultat, je pleurai amèrement. Il vit que j’étais encore trop malade pour supporter la vérité, et il essaya de me laisser quelque espérance. — Probablement, me dit-il, ce jeune homme n’est pas libre de s’engager sans consulter sa famille. Je m’adresserai à ses parens. Où sont-ils et quelle est leur position ?

« Je n’en savais absolument rien, je ne savais même pas bien comment s’écrivait leur nom. Sir Richard fronça légèrement le sourcil, et son sourire de pitié m’humilia profondément. — Allons, me dit-il en voyant mon désespoir, vous êtes plus enfant encore que je ne pensais ; mais n’en rougissez pas jusqu’à en mourir, votre folie prouve que votre père ne se trompait pas en vous jugeant incapable de comprendre ce qu’il appelait vos intérêts. Tant d’entraînement et d’imprudence n’est pas le fait d’une personne corrompue, et je ne vous en fais pas un crime. Seulement…

« — Seulement je suis avilie, n’est-ce pas, pour m’être livrée ainsi à la loyauté d’un inconnu ?

« — Vous n’êtes point avilie, mais vous le seriez vite, si vous ne changiez pas plus vite encore. Vous avez reçu une détestable éducation !

« — Je n’en ai reçu aucune.

« — Oui, voilà le malheur, mais il n’est pas sans remède. Voulez-vous que je vous mette à même de raisonner, de réfléchir et de comprendre ?

« — Oh ! oui, oui, je vous en supplie ; mais mon père permettra-t-il ?.. Si vous saviez !..

« — Je sais tout. Apprenez que vous n’avez plus d’autre père que moi. Il vous a cédée à moi.

« — Cédée ?

« — Oui, vendue, — très cher, — et il est parti pour l’Amérique. Je ne vous dirais pas si crûment les choses, si vous aviez reçu de l’éducation ; mais je dois vous les dire brutalement pour réveiller votre âme endormie et faire naître en vous la conscience de la dignité humaine. Allons, comprenez : vous m’appartenez, et si j’étais un libertin, voyez à quelle dégradation votre légèreté vous eût conduite ! M. Perez, quel qu’il soit, n’eût point osé trafiquer de vous si vite et si ouvertement, si votre faute ne lui eût fait penser que vous