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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/267

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bien que mal. Je n’ai jamais su l’orthographe. — Un peu de couture, un peu d’espagnol, un peu de danse et mes prières en latin que je n’ai jamais comprises, c’est à peu près tout ce qu’elle savait. Elle ne me donna aucune notion du bien ou du mal. Honnête et fidèle à son mari, qu’elle aimait quand même, elle ne savait pas parler sur la morale. Je crois qu’elle se défendait d’y penser dans la crainte d’avoir à condamner son mari ; en revanche elle me surveillait beaucoup. Je ne sortais pas sans elle. J’étais très pure par la force des choses et sans savoir qu’on peut être autrement. Pourtant nos ressources s’épuisaient. Notre travail ne suffisait pas, nous allions connaître la dernière misère quand mon père envoya de l’argent et annonça qu’il reviendrait bientôt.

« Deux ans se passèrent encore. Enfin mon père arrive, nous dit qu’il a gagné beaucoup sans nous dire comment. Il annonce que nous vivrons près de lui, et il nous emmène dans un affreux village appelé Panticosa dans les montagnes de la Navarre. Nous voyons que mon père y commande une population de contrebandiers. Cela effraie ma mère, il se moque d’elle. Il nous installe dans une assez jolie maison, nous donne deux serviteurs et s’en va, Dieu sait où, pour revenir de temps à autre très affairé et toujours entouré d’hommes qui avaient des figures d’assassins et qui nous faisaient peur.

« Nous ne manquions de rien, pas même de belles toilettes et de bijoux ; mais pour qui se faire belle dans ce désert ? Nous n’aimions pas la campagne, et cette campagne-là ressemblait à un coupe-gorge. Nous étions habituées à notre petit train de Paris, à nos boulevards si gais, à ce bruit continuel, à ces figures animées. Nous regrettions notre mansarde et tout ce mouvement, même celui qu’on se donne pour vivre et qui fait que l’on ne pense à rien. Nous avions à Panticosa des rêves sinistres, des frayeurs de tous les instans. Ces hommes avec leur contrebande étaient toujours sombres, ils se parlaient tout bas ou par signes. J’essayais d’être gentille et bonne avec eux. Ils n’étaient pas méchans pour moi, mais ma mère craignait toujours qu’ils ne me fissent du mal et me priait de ne pas la quitter. Elle prit un ennui mortel et tomba malade.

« Et puis un jour elle découvrit que mon père s’occupait d’autres femmes, et la jalousie l’acheva. Un soir, mon père rentre d’une de ses courses et il la trouve morte dans mes bras. Il la regrette à peine, ne songe point à me consoler, et trois jours après il me conduit à Bordeaux, où il avait affaire. Il était accompagné de sa servante Pepa et ne prenait pas la peine de me cacher ses relations avec cette fille. J’en fus outrée et menaçai de me sauver pour ne plus subir l’autorité d’une pareille marâtre. Où me serais-je réfugiée ? Je n’en savais rien, j’étais en colère et ne raisonnais pas.