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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/261

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furent modifiés par un incident imprévu. Lady C…, sœur aînée de sir Richard Brudnel, tomba gravement malade à Nice, et il dut se rendre en toute hâte auprès d’elle. Je comptais l’accompagner, mais il me pria de rester auprès de sa femme, et pour la première fois il me parla d’elle, car il était oriental au point de ne jamais prononcer son nom devant moi sans nécessité.

— Hélène, me dit-il, ne saurait rester seule. En face des choses pratiques, elle est comme un enfant de trois ans. Elle laisserait entrer les bandits jusque dans sa chambre, s’ils avaient tant soit peu l’art de se faire passer pour mendians. Elle répondrait innocemment à toutes les tentatives impertinentes. Enfin je la retrouverais compromise ou dévalisée. Je vous confie donc les clés du harem, car je n’ignore pas l’étrangeté de mon ménage. Cela ne tient pas chez moi à un système d’autorité comme vous pourriez le croire, cela tient à la connaissance que j’ai du caractère adorablement exceptionnel d’Hélène. Je ne suis point jaloux comme vous avez dû le supposer, c’est-à-dire que je ne suis pas injuste et soupçonneux. Je ne suis pas non plus amoureux dans le sens de la possession farouche ; à mon âge, cher docteur, on aime surtout avec le cœur, on aime paternellement, surtout quand on a désiré en vain toute sa vie d’être père. Le caractère, les goûts et l’aspect d’Hélène se prêtent si bien à ma fantaisie que je ne pouvais guère espérer une plus douce compagnie. En voilà assez sur ce sujet, n’y revenons pas, mais qu’il soit bien entendu que vous ne vous éloignerez pas de la maison en mon absence, que vous me répondez de la santé et de la sécurité de ma compagne.

— Je n’ai rien à vous refuser, lui répondis-je, même cette tâche délicate pour un homme de mon âge. Mme Brudnel acceptera-t-elle l’autorité dont vous m’investissez, si quelque circonstance imprévue m’oblige à m’en prévaloir ?

— Tout est prévu, elle vous obéira aveuglément. Une seule chose l’épouvanterait, c’est qu’on réclamât d’elle un acte de volonté ou un sentiment d’indépendance.

— Il faudrait pourtant penser à tout : si l’ennui de votre absence lui suggérait l’idée de m’appeler chez elle ou de sortir avec moi…

— Ne sortez pas, répondit-il vivement, ne sortez jamais avec elle. Elle m’a promis d’ailleurs de ne jamais sortir sans moi ; mais allez chez elle tant qu’elle voudra. Je ne crains qu’une chose, c’est qu’elle ne veuille pas profiter de votre agréable compagnie.

— Dois-je ne pas sortir du tout ?

— Sortez comme d’habitude, mais soyez là le soir et la nuit. Hélène est parfois sujette à des accidens, à des crises nerveuses d’une certaine gravité. Il y a longtemps qu’elle n’en a point éprouvé, et j’espère qu’elle ne vous causera aucun souci. Pourtant…