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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/26

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REVUE DES DEUX MONDES.

craindre. Je n’ai pas dit que la contrebande fût un sale métier. Je dis que j’ai un autre état et que je m’y tiens, voilà tout, et là-dessus je vous salue ainsi que la señora, à moins que vous  n’ayez à répondre à la lettre que je vous ai remise.

— Tu diras à Jean Bielsa que tout est bien ; mais tu dois être fatigué. Ne veux-tu point manger, te reposer, au besoin dormir sous mon toit ? Tout ici est à ta disposition.

— Non, répondis-je, j’ai affaire ailleurs. Je vous remercie, — et je partis d’un bon pas, bien que je fusse brisé de fatigue ; j’allai dîner dans une bourgade voisine ; j’y dormis deux heures, et le soir j’avais franchi le port de Boucharo, j’allais passer la nuit à Gavarnie. Le lendemain, léger comme un oiseau, je descendais le gave par un bon chemin, et je rentrais le soir à la maison, l’oreille un peu basse, mais le cœur content et l’imagination délivrée.

Comme depuis longtemps j’étais triste et bizarre, ma mère vit bientôt que j’étais guéri, et sans savoir ni la cause de mon mal, ni celle de ma guérison, elle se réjouit et me fit fête. Je prétendis que des crampes d’estomac, auxquelles j’étais sujet depuis un an, s’étaient tout à coup et tout à fait dissipées. Il y avait du vrai dans mon explication.

Quelques jours plus tard, je me retrouvai avec Jeanne sur le banc du jardin, attendant l’heure du souper. J’étais gai et je m’amusais avec un petit oiseau qu’elle élevait. — Tu es redevenu aimable à la fin, me dit-elle ; tu n’es donc plus amoureux ?

— Est-ce que tu sais ce que c’est que d’être amoureux ? lui répondis-je. Tu n’en sais rien et tu parles au hasard.

— Je sais très bien, reprit-elle, que l’amour, c’est de penser toujours à une personne que l’on préfère à toutes les autres.

— Tes religieuses t’ont appris cela ?

— Non, mais des compagnes me l’ont dit.

— Mais tu méprises cela, toi qui ne veux pas te marier ?

— Je ne sais pas ! Voilà que j’ai quatorze ans, c’est l’âge de se décider.

— Oh ! tu as le temps encore.

— Écoute, si tu voulais me promettre de ne pas te marier, je ferais de même.

— Pourquoi ? qu’est-ce que cela te fait que je me marie ?

— J’ai besoin d’aimer quelqu’un.

— Vraiment !

— Et je t’aimerais, si tu n’aimais que moi.

— Alors tu es d’un caractère jaloux ?

— Très jaloux.

— Même avec ton frère ?

— Surtout avec mon frère.