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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/256

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II.

Au bout de la semaine, j’étais à Perpignan, je me rendis à l’hôtel indiqué sur la carte de sir Richard. Il était sorti, Mme Brudnel me reçut avec de grandes démonstrations de joie. — Cher docteur, vous nous comblez, me dit-elle, et, pour ma part, je fais mieux que de vous remercier, je vous bénis ! — Elle vit la surprise un peu froide que me causait cet accueil, et elle ajouta : — Ah ! c’est que vous ne savez pas : mon mari avait l’esprit frappé. Son autre médecin lui avait persuadé qu’il avait quelque chose à la poitrine, une maladie mortelle, et vous lui avez ôté cette frayeur, qui l’aurait tué.

— Je crois que vous vous exagérez un peu les choses. M. Brudnel m’a paru beaucoup moins inquiet et beaucoup plus philosophe que vous ne dites.

— Enfin vous croyez, vous, qu’il n’est pas bien malade ? Dites-moi la vérité, à moi ; j’ai un grand courage, je le soignerai sans rien faire paraître.

— Je ne crois pas à cette grande prudence, mais vous n’aurez pas à la déployer. Sir Richard n’a rien de grave à redouter quant à présent. Il s’agira de vous conformer à mes prescriptions, et, quelque rassasiée de voyages que vous soyez, il faudra continuer, si je le juge nécessaire.

— Je traverserais le feu, si vous l’ordonniez, docteur ! D’ailleurs j’aime les voyages. Vous ai-je dit que j’en étais dégoûtée ?

— Vous ne vous rappelez pas toujours vos paroles, ou vous ne pensez pas toujours ce que vous dites ?

Elle me regarda fixement, ses yeux doux et vagues prirent un éclat pénétrant, puis elle éclata de rire. — Comme c’est vrai, ce que vous dites là ! s’écria-t-elle. Je parle souvent sans me douter de ce que je dis. J’amuse beaucoup sir Richard avec mes distractions ; il sait bien que ce n’est pas ma faute, si je suis un peu stupide.

J’aurais dû accepter cette explication pleine de bonhomie…

Pourquoi me causa-t-elle de l’humeur ? pourquoi me sentais-je épilogueur et pédant ? Je le savais si peu que je ne m’apercevais même pas de l’inconvenance de mes critiques.

— Je n’approuve pas, lui dis-je, que l’on fasse si bon marché de soi-même. C’est un moyen que les enfans emploient souvent pour s’assurer l’impunité de leur insouciance.

— Les enfans sont les enfans, répondit-elle avec douceur.

— Et vous voulez rester enfant toute votre vie ?

— C’est ma destinée, allez ! Ce n’est pas moi qui l’ai faite, et il faut que je m’en contente. Si j’avais eu de la prévoyance et de la raison, je n’aurais pas accepté d’être la compagne d’un homme si