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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/255

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— Certes j’ai envie de gagner dès demain ce que je ne gagnerai certainement pas dans dix ans, si je refuse. J’ai aussi envie de voyager un peu. Je crois qu’on apprend beaucoup à changer de milieu. Pourtant, comme je n’ai point envie de te faire de la peine, je refuserai, si tu le veux.

— Non, je n’ai pas le droit de m’opposer à ton avenir, et puis…

— Et puis quoi ?

— Rien, je me parlais à moi-même. Accepte, pars. — Elle se leva, prit ma tête sur son sein, la couvrit de baisers et de larmes, puis, me repoussant avec l’effort d’un grand courage : — Pars demain, reprit-elle, et sans rien dire à ta sœur, qui ne sait pas comme moi résister à tout. Je me charge de lui faire comprendre que tu devais accepter.

— Si ma sœur et toi devez avoir tant de chagrin, j’hésite et me trouble. Allez-vous donc croire que je compte m’expatrier ? Aviez-vous espéré que je pourrais me fixer tout près de vous ?

— Non ! nous n’avions pas d’illusion, mais les femmes se flattent toujours qu’un miracle se fera en leur faveur.

— Eh bien ! qui sait si le miracle ne se fera pas un peu plus tard ? Sois sûre que, si la Providence s’en mêle, je l’aiderai de tout mon pouvoir. Et puis, si Jeanne se décide à aimer mon cher Vianne, tu auras assez de bonheur pour attendre plus patiemment mon retour. Où en sont-ils ?

— Ah ! je ne sais pas, répondit ma mère en soupirant ; que peut-on savoir de Jeanne ? Pars sans lui rien dire, cela vaudra mieux, et pars vite, pour que je n’aie pas le temps de faiblir.

— Dis-moi donc, lui demandai-je le lendemain, au moment de la quitter, comment il se fait que tu connaisses sir Richard Brudnel et qu’il ne m’ait point parlé de toi ?

— Parle-lui d’Adèle Moessart, il se souviendra probablement ; il ne m’a pas connue mariée, et n’a pas su le nom de ton père. Dis-lui… non, ne lui dis rien, cela lui rappellerait des choses pénibles. — Si ! au fait ! parle-lui quand l’occasion s’en présentera, toutefois sans chercher à la faire naître, du château de Mauville ; note ses réponses et tu me les transmettras ; cela ne presse pas, mais cela n’est pas sans importance. Quelle singulière aventure que cette rencontre entre lui et toi !

— Voyons, explique-moi donc tes étonnemens et tes réticences, cela commence à me tourmenter.

— Si c’était mon secret, je te le dirais tout de suite ; mais je dois me taire.

— Est-ce que cela concerne mon père ?

— Oh ! pas du tout ; cela ne te concerne pas non plus. Parle-lui du château de Mauville, on verra !