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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/248

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se présentait devant elle, je la soulevais en l’entourant de mon bras. Nous montions ainsi depuis une demi-heure, et ce n’était pour moi qu’une promenade. La jeune dame était adroite et légère, mais l’Anglais était visiblement hors d’haleine. — Pauvre cher ami ! dit-elle tout haut, comme se parlant à elle-même dans un moment où il était resté en arrière, cela est trop rude pour lui : il se croit toujours jeune…

— Et il n’est plus jeune, répondis-je, affectant la simplicité, poussé peut-être par un assez mauvais sentiment.

Elle se retourna vers moi et me regarda d’abord avec une expression fâchée, mais elle devint rouge comme si elle était humiliée de la comparaison à établir. Je voulais qu’elle me parlât. — Pardon, lui dis-je, vous ne me parliez pas, j’ai cru…, je ne suis guide que par occasion !

— Si vous n’êtes pas ce que vous paraissez être, qui donc êtes-vous ?

— Un homme très mal élevé, un chasseur d’ours.

— Ah mais, c’est très beau d’être chasseur d’ours. En avez-vous tué beaucoup ?

— Beaucoup.

— C’est dangereux, n’est-ce pas, cette chasse-là ?

— Très dangereux.

— Et vous n’avez jamais eu peur ?

— Quand on a peur de l’ours, on est perdu, et puisque me voilà…

— Comment vous y prenez-vous pour le tuer ?

— À la vieille manière du pays, c’est encore la meilleure : on roule son manteau autour du bras gauche, qu’on lui présente au moment où il se dresse, et de la main droite on lui enfonce un épieu dans le cœur.

— Ah ! c’est effrayant ; ce doit être plus émouvant que les combats de taureaux que j’ai vus en Espagne.

— Vous arrivez d’Espagne ?

— Non, j’arrive de Londres, mais j’ai vu l’Espagne aussi. Mon mari aime beaucoup les voyages.

— Et vous aussi ?

— J’en suis un peu rassasiée ; mais le voici qui vient, ne parlez pas de chasse à l’ours. Il voudrait peut-être y aller, et je serais trop inquiète…

— C’est un bon mari alors ?

— C’est un ange, répondit-elle en me regardant fixement comme pour me dire qu’une femme comme elle ne craignait pas l’indiscrète familiarité d’un homme comme moi.

En même temps que le gentleman, les deux porteurs nous rejoi-