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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/243

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ESSAIS ET NOTICES.

I. — Bret Harte, Tales of the Argonauts, Spanish and american legends, Condensed novels, Sketches, Poems, etc. — II. Bret Harte, Récits californiens, trad. par Th. Bentzon, Paris 1873; Michel Lévy.

Il y a dans la rude existence du mineur californien, dans cette lutte sans trêve pour les biens matériels et cette concurrence sans merci, quelque chose qui à première vue semble réfractaire à la poésie. L’action chasse la rêverie. « Des vers ? dit le fougueux Percy, j’aimerais mieux être un jeune chat et crier miaou qu’un marchand de ballades ! Entendre tourner un chandelier de fer ou la roue qui grince sous l’axe mal graissé ne m’agacerait pas les dents comme des mièvreries versifiées ! » Et pourtant ces luttes âpres et ardentes ont leur côté héroïque, cette vie volontairement sauvage a ses aspects tragiques et ses gais contrastes qui devaient frapper l’œil d’un vrai poète. Bret Harte s’est constitué le chantre de ces argonautes de 1849 qui firent irruption dans les plaines désertes de la Californie ; il les a célébrés en vers et en prose, et l’originalité de ses récits lui a valu en peu d’années une renommée qui a franchi les bornes du Nouveau-Monde. Charles Dickens, nous raconte son biographe M. John Forster, saluait, quelques mois avant sa mort, dans Bret Harte un rival heureux, « Je n’ai rien vu depuis longtemps de plus saisissant comme peinture de caractères, » dit-il à M. Forster après avoir lu les deux esquisses intitulées the Luck of Roaring-Camp (la Chance du Camp-Rugissant) et the Outcasts of Poker-Flat (les Expulsés de Poker-Flat). Il y reconnaissait sa manière, appliquée à des sujets nouveaux et à des mœurs étranges qu’aucun romancier n’avait encore décrites. On peut en effet signaler certaines analogies entre le procédé de Bret Harte et celui du conteur anglais, notamment leur tendresse marquée pour les coquins sensibles et les vauriens généreux qui tout à coup se réhabilitent par quelque acte de dévoûment inattendu. Bret Harte s’excuse quelque part d’avoir évité dans ses récits toute leçon de morale positive, « J’aurais pu peindre tous mes coquins en noir, dit-il, — et les faire incapables de quoi que ce soit d’honnête ou de vertueux ; mais c’était encourir la responsabilité de mes créations, et c’est ce dont je ne me soucie nullement. » Le conteur californien s’est donc contenté de reproduire avec une dédaigneuse impartialité ce mélange de mal et de bien qui s’offrait à ses yeux, et cette indifférence au moins apparente le rapproche de Mérimée, en même temps que la sobriété de la touche et la vigueur du pinceau. Toutefois il est loin d’avoir la distinction et la profondeur du romancier français ; le dialogue est souvent faible, et la composition décousue, négligée, dès que le récit dépasse le cadre d’une simple esquisse. C’est un Mérimée en bottes