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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/242

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adieux, les larmes, les petits bras potelés s’accrochant au cou de ceux qui restaient ?.. On se quittait, et on n’osait pas se dire au revoir ! Que ce fut triste, mon Dieu ! En plus de tout cela, ce pressentiment d’un issue fatale qui assombrissait l’horizon, et vous brisait le cœur.

C’est dans ce milieu que nous retrouvons Jean de Thommeray, dont les malles sont faites, et qui, lui aussi, va suivre les femmes et les enfans. Vainement un de ses amis, déjà blessé devant Paris, tente de le retenir et le rappelle au devoir… Il ne veut pas être dupe ; il sait la vie, et sa détermination est irrévocable, lorsqu’on entend au loin cette musique bretonne dont le poétique écho vous est resté dans l’oreille depuis le premier acte, et bientôt le bataillon des mobiles du Finistère, commandé par le comte de Thommeray, vient se ranger en bataille sur le quai. Je n’ai pas à décrire l’espèce de vertige dont Jean est saisi, et que l’acteur rend avec talent. À la vue de son père, de ses frères et de tous ces braves gens accourus pour défendre Paris, un enthousiasme subit s’empare de Jean. Il saisit un fusil avec ivresse et prend place dans les rangs. « Qui êtes-vous ? » lui dit son père, et il fait cette réponse superbe, que nous avons tous admirée dans le roman : « Je suis un homme qui a mal vécu, et qui veut apprendre à bien mourir. »

En somme, l’impression sera profonde dans le public, et le succès sera grand. MM. Augier et Sandeau ont fait plus que d’ajouter une bonne pièce à leur bagage littéraire, déjà si riche ; ils ont fait une belle et bonne action. Je dirai à la hâte que M. Mauban remplit avec une grande dignité le rôle du comte de Thommeray, et que Mme Guyon, dans celui de la comtesse, montre des qualités vraiment remarquables : elle est d’une tendresse maternelle touchante jusqu’aux larmes. Le personnage de la fille aux beaux cheveux ne m’est pas sympathique, quoique parfaitement bien joué par Mlle Croizette. Il y a là des duretés, des réalités de langage et de gestes qui assurément pourraient être atténuées, et avouons sans détour qu’il y aurait dans le quatrième acte de salutaires coupures à opérer. L’exécution dans son ensemble est tout près d’être parfaite. Les décors, la mise en scène, sont d’un goût irréprochable et produisent, au premier et au dernier acte surtout, un très grand effet. Souhaitons que le succès de cette œuvre excellente ait une influence sur notre théâtre et soit comme le jalon d’une voie nouvelle. Souhaitons aussi que MM. Sandeau et Augier nous fournissent encore de nombreuses occasions d’applaudir des types honnêtes et franchement tracés, semblables à ceux qui font le succès de Jean de Thommeray.