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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/239

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est fort belle dans son élégante amazone et de plus possède cette liberté d’allure agressive, cette grâce provocante, qui font voir en elle une de ces charmantes désœuvrées du monde parisien. Elle lorgne de tous côtés, examine la vieille tourelle et trouve que « le château a beaucoup de cachet, » que le jeune vicomte avec ses façons étranges ne manque pas d’intérêt. La scène est finement écrite et parfaitement nuancée, Jean ne saurait être insensible en face de cette noble évaporée ; elle est pour lui comme la révélation subite d’un monde inconnu, d’autant plus séduisant à ses yeux que sa vie est plus calme et plus grave, La baronne est le démon tentateur auquel Jean doit céder, on le sent, on le devine. Cependant on entend bientôt la rumeur lointaine des paysans en même temps que la douce musique de la flûte et du biniou : la famille se groupe sur le perron devant la porte du vieux manoir, la foule envahit la scène, les deux frères de Jean apparaissent enfin avec leurs bottes poudreuses et leur costume de cavalier. Ils s’élancent dans les bras s’ouvrant pour les recevoir, et tous ces braves gens qui ont fait leur devoir s’embrassent en pleurant.

Ce n’est pas seulement sur la scène qu’on a pleuré ; l’émotion était grande dans la salle. C’est qu’en effet tout ce premier acte a une saveur délicieuse de vie pure et calme ; c’est comme un hommage rendu à la famille, au devoir et à la patrie. Tout cela ne peut se raconter, il faut entendre causer ces vieux époux si noblement respectueux l’un pour l’autre ; il faut voir la fiancée de Jean avec sa petite robe modeste et son sourire angélique ; il faut baigner ses yeux dans ce joyeux et touchant tableau. Nous sommes loin, il faut l’avouer, des tentatives qui se font d’ordinaire au théâtre. Il ne s’agit plus ici de morale transcendante et paradoxale, enguirlandée de détails aussi merveilleux qu’on voudra, mais laissant après soi je ne sais quelle odeur malsaine ; il ne s’agit pas d’entreprise dramatique spéculant sur le mauvais goût de la masse ou sur ses vicieux instincts. C’est une œuvre saine et mâle, vraiment française, dont les nobles tendances, franchement accusées, doivent éloigner toute critique de détail et suffiraient à ce succès de bon aloi, lors même qu’elles ne seraient pas soutenues par le talent des auteurs.

Au second acte, nous sommes chez la baronne de Montlouis, en plein monde parisien, mélange comique de spéculateurs et d’hommes bien nés où l’on s’amuse tout en faisant des affaires, où l’on marivaude entre deux baccarats. C’est là que nous retrouvons Jean de Thommeray, fort épris de la baronne, dont il est l’amant. Il n’est déjà plus le gentilhomme du premier acte, tout imbu des principes austères de sa famille : poussé par cette femme qu’il aime d’une passion étrange, parfaitement indiquée et rendue, il accepte les goûts et les vices de ceux qui l’entourent ; sous prétexte de payer un billet dont l’échéance menace sa maîtresse, il court à la table de jeu et s’abandonne au tourbillon. L’explosion de tendresse passionnée dont la baronne salue cette chute du gentilhomme est, dans