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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/17

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— C’est trop.

— Pourquoi trop ? N’as-tu pas deux ans de plus que moi ? En es-tu plus laide, moins aimable et moins aimée ?

— Tais-toi, serpent noir ; si cette fille a tes idées, celles de son père par conséquent…

— Cette fille n’a point d’idées. Elle ne sait rien. Elle est comme notre fille.

— Où donc est-elle ?

— Au couvent ; elle n’a point de mère. Elle est élevée en fille de bien et en bonne catholique.

— Ah ! tu sais…

— Je sais que ce n’est pas là un bon point selon toi, madame la huguenote. Moi, la religion, ça m’est égal.

— Malheureusement !

— Peut-être. Je penserai à cela plus tard, tu me convertiras ; mais il faut bien que cette fille soit élevée dans la religion de son pays et de sa famille, et je te dis qu’elle est bien élevée, une vraie demoiselle. Tous les écoliers et messieurs de Pampelune en sont fous. Quand elle va à l’église avec ses compagnes, elle a de la peine à passer à travers les œillades et les soupirs de cette belle jeunesse. Figure-toi une taille fine, souple comme la couleuvre, des yeux bleus avec des cils noirs, une chevelure, des dents, un air…

— Bien, bien, on dirait que tu en es amoureux !

— Je le serais, si je ne l’étais d’une autre, la seule que j’aie aimée, la seule que j’aimerai jamais.

— Flatteur ! où veux-tu en venir ? tu ne comptes pas marier ton fils à seize ans, et si tu crois que cette belle Manoela attendra qu’il ait âge d’homme…

— Elle attendrait fort bien si elle l’aimait, et elle l’aimerait si elle le voyait, car il n’a plus l’air d’un enfant, et, sans nous vanter, il est aussi beau qu’elle est belle.

— Ah ! voilà le fond de la chose, tu veux les présenter l’un à l’autre !

— Comme deux fiancés, pourquoi non ? Le père y consentirait, je le sais, et même nous avons pris rendez-vous…

— Je ne veux pas ! s’écria vivement ma mère.

— Mais songe donc…

— J’y ai songé ! Jamais mes enfans ne feront alliance avec des gens de ce métier-là.

— Allons, allons, méchante ! ne méprisez pas tant votre mari et la fortune qu’il vous a donnée. Vos enfans auront beau faire, ils ne se marieront pas aisément selon vos idées. La chose aura beau être tenue secrète, un jour viendra où on ira aux informations minutieuses, et les gens à préjugés comme vous diront que la source de