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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/159

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triche aviser toutes seules au péril qui les menaçait ! La France se tenant à l’écart, l’Autriche aurait été obligée de suivre une politique plus résolue, elle n’aurait pu rester neutre, elle eût été entraînée dans la lutte, et l’union des trois états fondateurs de la sainte-alliance se serait trouvée profondément entamée. À Dieu ne plaise que nous méconnaissions les services des hommes éminens qui dirigeaient alors nos affaires extérieures et auxquels la revue a donné un appui si efficace dans cette généreuse entreprise ! Sans regretter ce qu’on a fait jadis, on peut avoir d’autres vues en songeant à l’avenir. Nos négociateurs d’il y a vingt ans se demandent peut-être aujourd’hui, comme nous-mêmes, à quoi nous a servi d’avoir été si généreux. Enfin, pour tout exprimer sans ambages, une alliance de la France avec la Russie dans la question d’Orient n’aurait-elle pas été plus utile à nos intérêts que l’alliance avec l’Angleterre ?

On peut dire que la situation de la France au sujet de ces deux alliances a offert dans le passé quelque chose de tragique. Nos intérêts politiques étaient en opposition flagrante avec nos intérêts moraux : j’appelle intérêts moraux les sympathies intellectuelles, la communauté de principes, une sorte de fraternité au sein d’une même culture générale ; j’appelle intérêts politiques les avantages que présente une alliance en dehors de toute communauté de principes, de toute sympathie intellectuelle et sociale. Quand les États-Unis recherchent l’amitié de la Russie, quand la Russie fait des avances aux États-Unis, ce n’est pas un intérêt moral qui les décide ; les deux puissances obéissent à un intérêt politique. Pour nous, si une grande question nous place entre l’Angleterre et la Russie, c’est vers l’Angleterre que nous pousse toujours notre intérêt moral, tandis que l’intérêt politique dans beaucoup de cas devrait nous porter vers la Russie. Situation tragique, ai-je dit ; comment en effet ne pas nous attacher à cette Angleterre qui représente les grands principes libéraux de la société moderne ? et d’autre part, bien que la Russie appartienne à une civilisation si différente de la nôtre, ne peut-il se faire qu’il y ait un grand intérêt politique à nous tourner vers elle ? Nous sommes trop logiques, trop amoureux de l’absolu, par conséquent trop dédaigneux des accommodemens que conseille l’esprit pratique, nous allons droit à ce qui est généreux. Voilà ce qui rendait notre situation douloureusement perplexe ; mais si les choses avaient changé ? si l’intérêt moral, en ce qui concerne la Russie, n’était plus en lutte avec l’intérêt politique ? si l’empire des tsars avait cessé de représenter, comme autrefois, l’esprit asiatique au sein de l’Europe, une civilisation plus tartare que chrétienne, un absolutisme que rien ne tempère et ne justifie ? si la