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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/142

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d’envahir les principautés danubiennes. Admettre cette invasion comme une base sur laquelle une discussion peut s’élever, c’est porter un coup mortel à la Turquie. Ainsi parlent lord Palmerston, lord John Russell, tous ceux qui, en signalant l’alternative où l’Europe est enfermée, reconnaissent que l’un des deux termes est impossible. Attendons encore, disent lord Aberdeen et lord Clarendon ; « dans quelques jours, nous aurons le manifeste russe avec les explications diplomatiques que le cabinet de Saint-Pétersbourg aura fait adresser à Londres et à Paris, à Berlin et à Vienne. Alors seulement on pourra chercher les moyens de détourner de l’Europe le fléau d’une guerre dont les conséquences seraient incalculables. » Après avoir recueilli ces premières impressions du sentiment public, M. de Bunsen les résume en ces termes : « L’empereur de Russie a donné une position et une politique à qui n’avait ni l’une ni l’autre, et, en faussant la politique de son propre gouvernement, il a détruit le prestige de son caractère personnel. C’était pourtant ce prestige qui, aux yeux de l’Angleterre, formait l’élément le plus sûr de son pouvoir et de son influence. La confiance que le caractère du tsar inspirait en Angleterre est perdue pour lui à jamais ; rien ne saurait la rétablir. Les ministres anglais, avec la franchise qui les distingue, n’ont pas épargné au baron Brunnow des observations dans ce sens. Ce diplomate sent de la façon la plus vive ce que sa situation a de pénible [1]. »

On a remarqué sans doute ces paroles singulières : « le tsar a donné une situation et une politique à qui n’avait ni l’une ni l’autre. » Quel est donc celui à qui le tsar a rendu un tel service ? Il est impossible d’en douter, c’est l’empereur Napoléon III que désigne ici l’ambassadeur prussien. Si M. de Bunsen reproche au roi son maître les sentimens si dévoués qui l’attachent à l’alliance russe, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, par antipathie d’un libéral allemand contre le régime du pouvoir absolu ; il obéit à des motifs moins désintéressés. Toujours occupé des revanches de l’unité germanique, il regrette que la Prusse n’ait pas su prendre dans les affaires d’Orient le rôle que la France a pris avec une si heureuse habileté. Depuis les dernières années du règne de Louis-Philippe, la France était isolée en Europe ; la révolution de 1848, le rétablissement de l’empire en 1852, avaient augmenté encore auprès de certains gouvernemens les défiances dont elle était l’objet depuis 1840, surtout depuis les mariages espagnols. Tout à coup, par la faute du tsar Nicolas, la France, saisissant l’occasion au vol avec autant de précision que de vigueur, reprend la première place parmi les grandes puissances ; la voilà devenue la protectrice de l’indépendance euro-

  1. Mémoires de Bunsen, édition allemande. Voyez t. III, page 298.