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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/139

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parle est compris par la Russie à la manière de l’ours. Ma pensée, plus que cela, ma proposition formelle, que les deux empereurs connaissent en ce moment, se résume comme il suit, sous la forme d’un discours à mon beau-frère Nicolas :

« Cher beau-frère, tu as parfaitement raison pour ta part d’arracher à la tyrannie ottomane et par des traités en règle les chrétiens dont tu es le protecteur naturel. Tu as si parfaitement raison que nous rougissons d’avoir été devancés par toi dans l’accomplissement de ce devoir chrétien tout à fait incontestable ; mais il vaut mieux tard que jamais. Nous comprenons aujourd’hui ce devoir et nous te déclarons notre volonté de faire tous ensemble pour toute la chrétienté soumise au croissant ce que tu demandes pour une secte. Par ce moyen, ce que tu n’as pas réussi à faire, ce que tu ne parviendras pas à faire (s’il plaît à Dieu de t’en empêcher par Stratford) [1], nous sommes assurés, nous, de l’accomplir victorieusement, d’autant plus que la Porte a déjà déclaré ses dispositions favorables à nos projets. Ainsi, cher beau-frère, ce sened que tu n’espérais plus obtenir, nous l’obtiendrons nous tous immanquablement, et pour toi et pour nous. Remercie-nous donc et réjouis-toi ; nous allons t’aider à remporter cette victoire. »

En ébauchant à l’adresse du tsar l’allocution familière qu’on vient de lire, Frédéric-Guillaume IV faisait à sa manière ce que les grandes puissances allaient essayer de faire aux conférences de Vienne. Il tentait une conciliation, il cherchait le moyen d’empêcher la guerre. Vains efforts ! le tsar croyait son honneur engagé à ne point céder ; comment cette obstination n’eût-elle pas irrité l’Angleterre ? Au lieu de se rapprocher, on s’éloignait de jour en jour. Lord Aberdeen perdait du terrain, les idées de Palmerston prévalaient. La reine elle-même trouvait que le premier ministre était trop disposé aux concessions. Bref, on s’arrêtait de plus en plus à cette idée, qu’il ne fallait toucher en aucune façon à l’indépendance souveraine de la Turquie, si on ne voulait pas jouer le jeu des Russes. Ainsi point de protectorat, point de traité qui fournît aux Russes l’occasion d’intervenir en Turquie. Le sultan, sur le conseil des puissances amies, avait donné le 6 juin un firman qui accordait toutes les libertés religieuses à ses sujets chrétiens. Il fallait s’en tenir là. Quand le roi de Prusse reçoit cette nouvelle, il éclate :

« Sans-Souci, 28 juin 1853.

« Très cher Bunsen, il faut que je décharge mon cœur du poids qui l’oppresse. Vos dernières dépêches expriment une grande joie au sujet du firman de tolérance accordé par la Porte et de la résolution que le

  1. M. le vicomte Stratford de Redcliffe était alors envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne auprès de la Porte-Ottomane.