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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 1.djvu/112

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seulement désirer que ces suppressions de surtaxes et ces facilités de transport survivent aux circonstances qui les ont fait naître.

On a cependant invoqué bien d’autres mesures contre la cherté actuelle. À l’époque de la révolution française, il était de mode parmi les députés de la nation de faire chaque jour une nouvelle motion sur les subsistances. À ce propos, le célèbre voyageur anglais A. Young conseillait à l’assemblée nationale de proclamer d’abord la liberté du commerce et de décréter ensuite « qu’on étouffe avec un encrier le premier représentant qui prononcera le mot de vivres. » Nos députés sont aujourd’hui moins ardens à conquérir une popularité de mauvais aloi en provoquant, sous le prétexte d’amener la baisse, des mesures qui ont infailliblement pour effet de faire la hausse ; mais à leur défaut plusieurs de nos publicistes ne craignent pas de mettre en péril la liberté de la boulangerie, en demandant, au premier signe de cherté, le rétablissement de la taxe. Nous ne conseillerons pas de leur appliquer la peine dont il est question dans la boutade de l’écrivain anglais ; mais nous croyons qu’il serait opportun de profiter de la première baisse de prix qui surviendra pour abolir définitivement la loi de 1791, et pour enlever enfin aux maires la faculté, dont quelques-uns usent encore, de taxer le pain. En achetant bon marché pour revendre plus cher, les boulangers sont à la fois dans leur droit et dans leur rôle : sans la perspective de profits légitimes, ils ne prendraient pas assurément la charge d’alimenter la consommation. C’est l’espérance du gain qui soutient et développe le commerce ; c’est elle aussi qui assure l’approvisionnement, nivelle et modère les prix, en un mot fait les affaires de tout le monde au meilleur marché possible. Au lieu de raviver les préjugés du public et d’attiser de vieilles haines qui tiennent à l’ignorance autant qu’à la passion, il nous semble plus juste de rappeler que la carrière de la boulangerie est ouverte à toutes les ambitions, et que le seul moyen à la fois légitime et efficace de faire baisser les bénéfices de ces industriels, aussi honorables et aussi utiles que les marchands de blé, c’est de leur faire concurrence. L’idée des approvisionnemens par des greniers publics, par des magasins de l’état, est encore plus fausse que la taxe. Il y a des institutions de ce genre chez les peuples en enfance ; mais on ne les observe que là. Dans les sociétés avancées, le commerce pourvoit aux besoins de la consommation d’une façon beaucoup plus sûre et moins coûteuse ; il suffit de ne pas contrarier ses mouvemens. La liberté en matière économique n’est point seulement le plus commode des régimes, c’est aussi le meilleur : elle seule respecte tous les droits et sert tous les intérêts.

P.-C. Dubost.