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Siméon Seth les traduit en grec sous le titre de Stephanites et Ichnelates, et cette version grecque est plus tard translatée elle-même en latin et en italien. Dans toutes ces interprétations, le riz s’est changé en beurre et miel, et le pauvre homme qui se laisse aller à ses rêves de fortune châtie non plus sa femme, mais le fils qu’il espère en avoir. Ce changement existait-il déjà dans le recueil original que Barzuyeh rapporta de l’Inde ? C’est ce qu’il est impossible de décider aujourd’hui. Peut-être les premiers traducteurs ont-ils voulu adoucir ce qu’il y avait de choquant dans les coups administrés à la mère.

La version arabe faite sur l’ordre d’Almanzor au VIIIe siècle n’est pas le seul vestige qui demeure du recueil de Barzuyeh. Un auteur nestorien parle d’une traduction syriaque du même livre, intitulée Kalilag et Damnag, et due à un moine périodeute qui visitait les communautés chrétiennes de la Perse et de l’Inde. L’existence en avait été mise en doute par Sylvestre de Sacy, tandis que M. Renan voyait au contraire une garantie de l’authenticité de cette indication dans les consonnes finales des deux mots, lesquelles trahissaient à ses yeux une traduction faite sur un texte pehlvi. Grâce au zèle infatigable de M. Théodore Benfey, cette précieuse version syriaque, qui date du VIe siècle, a été découverte dans un couvent de l’Asie-Mineure il y a trois ans, à la suite d’une série de péripéties qui méritent d’être racontées.

Dans un roman de Gustave Freytag, le Manuscrit perdu, un professeur allemand, en feuilletant de vieux parchemins, tombe sur une liste d’objets appartenant au couvent de Rossau et qu’un moine déclare avoir déposés en un lieu sûr, afin de les soustraire aux Suédois de Baner. O joie ! parmi ces objets se trouve mentionné un manuscrit complet des Annales et des Histoires de Tacite, dont il ne nous reste, comme on sait, qu’environ la moitié. Sans perdre de temps, le professeur se met en chasse ; après bien des alternatives d’espoir et de découragement, après toute sorte d’aventures romanesques, il trouve non pas le trésor qu’il poursuit, mais une femme belle et riche qu’il épouse et qui lui fait oublier sa déconvenue. La chasse au manuscrit dont M. Benfey a raconté toutes les circonstances a eu un dénoûment plus heureux ; comme les voyages que le docteur Bernagius entreprend à la recherche de l’édition princeps de Gomara dans l’Histoire d’un livre, elle a été couronnée de succès. Dans la préface de sa traduction du Pantchatantra, publiée en 1859, le célèbre orientaliste établissait que la version arabe et la version syriaque des fables indiennes avaient dû être faites sur un texte primitif plus ancien et plus complet que le Pentaméron sanscrit qui nous a été conservé. Ce fut au mois de mai 1868 qu’il entrevit la première trace du manuscrit syriaque. Le professeur Bickell, de Münster, lui apprit qu’un archidiacre syriaque, Jochannân bar Bâbisch, venu à Münster pour y faire une collecte, lui avait parlé de prêtres chaldéens qui, d’un séjour dans l’Inde, chez les chrétiens de Saint-Thomas, avaient rapporté des