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LA BRANCHE DE LILAS.

m’offrit sa tabatière d’or en me félicitant. Je compris que j’avais un avenir assuré, une réputation qui grandirait d’année en année. Je sortis du théâtre plus heureux que jamais. La nuit, très chaude encore, était sans étoiles, des nuages épais pesaient dans l’air, qui semblait faire silence. La petite ville n’avait que juste assez de lumières pour rendre plus sombre par le contraste le cercle des montagnes. Les plantes exhalaient des parfums enivrans inconnus dans le jour et étaient chargées de rosée. Rien ne troublait ce grand calme ; chacun était au bal ou au salon de jeu ; en atteignant ma demeure, je vis une faible clarté briller entre les volets autour desquels se découpait en noir une vigne grimpante. Je levai les yeux vers le ciel, et bien que jusque-là j’eusse fort peu pensé à Dieu dans la vie que j’avais menée, je le bénis. Oui, je bénis Dieu cette nuit-là. Ouvrant la porte, je montai l’escalier. J’entrai, je la cherchai à sa place accoutumée, près de la lampe ; elle n’y était point. Inutile de vous en dire davantage,… une si vieille histoire ! Pendant les semaines qui suivirent cette nuit, je ne me rendis compte de rien ; j’étais fou, à ce qu’on dit. Je ne me rappelle rien,… rien que cette chambre déserte, cette gerbe de roses blanches, cette lampe avec le petit crucifix au-dessous, et la chaise vide à côté de laquelle le réseau de dentelle était tombé tout emmêlé. Elle était partie sans un mot, sans un signe, et cependant c’était si simple. Chacun l’avait prévu, excepté moi. On n’entendit plus parler de lui ni d’elle. Les gens de la maison prétendirent ne rien savoir ; mais par terre on avait oublié une lettre déchirée. Cette lettre ne renfermait que peu de mots, assez cependant pour me prouver que, lorsqu’elle avait baisé mes lèvres en souriant pour me renvoyer au théâtre, elle savait déjà que la même nuit elle devait me trahir. Ce sont-là, dit-on, des façons de femme.

Il se peut que j’aie été fou. L’automne était fort avancé quand j’eus de nouveau conscience de ce que je faisais, de ce que je disais. Le pays était désert, les bois étaient jaunis, la musique éteinte, les fleurs mortes.

Je m’éveillai stupide, mais calme, et comprenant ce qui était arrivé. Il me semblait avoir vécu bien des années depuis cette horrible nuit. Mes cheveux étaient devenus gris ; je me sentais faible et vieux, ma vie était finie ; je m’étonnais de n’être pas, comme les autres, tranquille dans ma tombe.

Quand on me permit de sortir, je me mis à errer par les rues en proie à une idée fixe : les suivre, les retrouver. Combien de temps j’avais perdu déjà !

Ma troupe était partie, bien entendu, le peu d’argent que je possédais avait été pris, on me dit que je devais ma vie à la charité.