Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/948

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vrais soutiens de la monarchie, et qui ne font que donner des armes à la propagande révolutionnaire.

Que M. le comte de Chambord éprouve quelque chagrin à être obligé de se défendre de vouloir rétablir la dîme, rien de mieux, rien de plus honorable ; mais il y a une chose qui n’est pas moins triste et qui est même assez humiliante, c’est d’en être réduit, « en 1873, » à se demander si l’on peut, si l’on doit renier le drapeau national, ce drapeau « que l’univers connaît, » selon le mot de M. Thiers, — si l’on aura la charte de 1814, si tout ce qui s’appelle le droit moderne est une vérité ou un mensonge. Ceci est positivement assez triste de songer qu’on en est là quand il s’agit de mettre la main à la reconstitution politique de la France. La monarchie n’est pas encore restaurée, et déjà la société moderne est réduite à la défensive contre ceux qui ont entrepris de la sauver malgré elle ; que serait-ce donc le jour où cette royauté existerait, où M. le comte de Chambord, élevé au trône, serait exposé à subir très loyalement, très sincèrement, nous le voulons bien, mais aussi très aveuglément, les dangereux conseils, la meurtrière influence des nouveaux « introuvables » qui s’agiteraient autour de lui, qui ne pourraient que le compromettre comme ils ont compromis tous les souverains qu’ils ont flattés, dominés et perdus ?

Le silence prolongé, évidemment prémédité, de M. le comte de Chambord a eu ce redoutable effet de créer une situation presque sans issue au point de vue du rétablissement de la monarchie, en permettant à la résistance de se prononcer, en laissant aux partis le temps de se reconnaître, de combiner leurs mouvemens, en aggravant toutes les difficultés pour ceux-là mêmes qui ont entrepris cette œuvre délicate de réconciliation ou de médiation entre la royauté traditionnelle et la France libérale. Ce que la netteté eût rendu possible il y a deux mois est devenu bien autrement épineux, bien autrement problématique. Maintenant comment sortir de là ? Ce n’est même plus aisé dans l’assemblée de Versailles, telle qu’elle est composée. Si M. le comte de Chambord refuse jusqu’au bout toute explication nouvelle, la question est simplifiée, elle ne peut aller sérieusement jusqu’à la discussion ; le prince reste à Frohsdorf le chef lointain et inutile d’un parti impuissant à le ramener en France. S’il se décide à faire un pas de plus, à répondre par quelques concessions à la démarche qu’on tente en ce moment auprès de lui, les garanties qu’il pourra offrir, le langage qu’il tiendra, peuvent-ils effacer l’impression de doute éveillée par ses hésitations et rallier une majorité suffisante ? Il y aura toujours, à la vérité, dans la droite et même dans le centre droit une masse assez compacte qui pourra essayer de sanctionner la restauration de la monarchie ; mais cette masse suffira-t-elle ? La majorité strictement conservatrice, qui en ralliant toutes ses forces n’était que de 14 voix au 24 mai, ne peut plus compter sur les bonapartistes, qui ne sont pas d’humeur à coopérer au réta-