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et les chances de durée d’une habitation peuvent, selon les régions, se calculer avec la même précision que. celle de la vie humaine. C’est un cas toujours prévu, et l’usage laissait au paysan incendié le droit de reprendre du bois dans les forêts du seigneur pour se faire une nouvelle cabane. On sent ce que cette perspective d’incendie qui plane sur toute l’existence a de décourageant, combien elle entrave toute amélioration, tout embellissement de la maison, et par suite tout bien-être et tout progrès. A quoi bon orner cette cabane de bois que le premier souffle de vent et la première étincelle peuvent consumer ? A quoi bon s’y attacher ? Aussi les paysans laissent-ils souvent avec une sorte d’insouciance leurs isba pencher sur leurs bases comme si elles allaient s’affaisser, et semblent-ils attendre le feu pour les réparer ou les renouveler. Peut-être est-ce encore là une des causes des goûts nomades trop reprochés aux Russes ; en tout cas, c’est un obstacle à l’affection pour la maison, pour la demeure de la famille, affection qui partout a été un des grands agens de moralité, d’ordre et d’économie, et qui serait plus facile aux Russes qu’à tout autre peuple, puisque depuis l’émancipation chaque paysan est propriétaire de la maison qu’il habite.

Ces inconvéniens moraux ou matériels sont graves, les pertes des incendies sont chaque année considérables, et cependant ces dommages économiques, directs ou indirects, ne sont pas les seuls que le feu ait coûtés à la Russie. Le caractère du peuple en a été aussi éprouvé que sa fortune. Comme les famines et les épidémies, comme tout ce qui rend la santé, la vie ou la fortune instable, l’incendie a fomenté dans le peuple russe des craintes et des espérances superstitieuses ; comme les famines et les épidémies, les incendies ont souvent donné lieu en Russie à ces soupçons méfians, à ces violences odieuses qui sortent d’un peuple atteint d’un mal dont la cause lui semble inexplicable. L’origine du feu qu’allume parfois la foudre elle-même est souvent aussi difficile à saisir, aussi mystérieuse, aussi frappante pour l’imagination que celle d’une épidémie ; c’est une punition divine contre laquelle il n’y a d’autre remède que la prière ou l’image d’un saint. Jadis, dit-on, ce sentiment était assez fort chez le paysan pour paralyser ses bras contre le fléau. On prétend qu’on en a vu déménager leurs maisons, enlever leurs images, leurs vêtemens et leurs ustensiles, décrocher les châssis de leurs fenêtres et laisser leur village brûler en s’écriant : C’est la main de Dieu ! L’établissement des compagnies d’assurance, plus bienfaisantes en Russie que partout, trouva dans cette croyance un obstacle inattendu. Par une sorte de scrupule de fatalisme, le vieux paysan se faisait un remords de prendre des précautions contre