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l’âpreté du monde physique lui a souvent appris à s’attendrir pour autrui. Sachant ce qu’est la souffrance, il compatit à celle de son prochain, et le secourt selon la mesure de ses forces. Les sentimens de famille, la bienfaisance pour les pauvres, la pitié pour les malheureux de toute sorte, sont parmi les traits les plus accusés du caractère russe. Contrairement au préjugé vulgaire, le Russe sous sa rude écorce est le plus souvent un homme affectueux, doux, tendre même ; mais rencontre-t-il un obstacle, entre-t-il en lutte avec un adversaire, la rudesse et l’âpreté reprennent le dessus. Habitué à un combat sans trêve contre une nature ennemie, il s’est fait aux dures lois de la guerre, et les applique avec une entière inflexibilité comme il les subit lui-même. C’est dans les luttes nationales, dans celles où l’existence même de la Russie semble en jeu, que se montre tout ce contraste. Dans les autres, comme dans la campagne de France en 1814 ou dans celle de Crimée, le Russe reste le plus généreux ennemi. Doux et prompt à la commisération comme homme privé, le Russe peut, dans ses luttes nationales ou civiles, devenir impitoyable comme soldat ou comme homme public ; mais après la victoire il redevient souvent aussi naïvement bon qu’il s’était montré naïvement dur et cruel. Dans le pays qui a eu le triste privilège d’attirer ses rigueurs, en Pologne, on entend parfois raconter des traits touchans de ce contraste de caractère. En voici un exemple qui nous a été redit par des Polonais. Dans une des funestes insurrections dont les suites pèsent encore si lourdement sur ce malheureux pays, un sous-officier russe cantonné dans une famille polonaise se permit d’embrasser l’enfant de la maison. La mère, qui alors était grosse, eut l’imprudence de donner à l’audacieux un soufflet. Au lieu de se fâcher ou de se plaindre à ses chefs, le bon Russe tendit l’autre joue, et se laissa mettre à la porte de la salle. Peu de temps après, il quittait la ville, et, s’étant fait informer par un camarade de la naissance du second enfant, il lui envoya de petits cadeaux pour son baptême. D’ordinaire le Russe comprend peu les résistances que l’espoir du succès n’encourage point ; accoutumé à se courber sous la fatalité, il trouve juste que les autres s’y soumettent comme lui. S’il n’a point le culte de la force, il en a le respect. Il existe quelque chose de cette alliance de sentimens chez les Allemands, surtout chez les Prussiens, bien que chez ces derniers le côté affectueux soit plus exclusif, plus tourné en dedans, plus égoïstement domestique, et que le côté rude et brutal soit plus en dehors, et se mêle à des calculs et à une morgue naturelle qui sont presque également étrangers aux Russes.

La qualité que la lutte contre cette froide et implacable nature a le plus développée chez le Grand-Russe, c’est l’esprit pratique et