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Les secrétaires d’état n’avaient pu monter si haut sans être quelque peu enivrés de leur fortune ; il leur arriva comme aux parvenus dont l’orgueil dépasse habituellement celui des gens de grande naissance : ils abusèrent plus d’une fois de la puissance énorme que le roi leur avait donnée, et un petit nombre de ministres surent conserver dans l’exercice d’une telle autorité cette mesure et cette retenue qui sont le privilège des grandes âmes. La noblesse et le clergé s’effrayèrent, s’indignèrent même de l’avènement d’un pouvoir dont ils sentaient chaque jour davantage la pesante main. Saint-Simon, parlant des secrétaires d’état, les appelle ces cinq rois de France qui exercent à leur gré la tyrannie sous le roi véritable et presque en tout à son insu. Fénelon écrivait à Louis XIV : « Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l’état, pour faire monter jusqu’au comble votre autorité, qui était devenue la leur parce qu’elle était dans leurs mains… ; il est vrai que vous avez été jaloux de l’autorité, peut-être même trop dans les choses extérieures ; mais, pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l’étendue de son administration ; vous avez cru gouverner parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l’a que trop sentie ; ils ont été durs, hautains, injustes, violens, de mauvaise foi ; ils n’ont connu d’autres règles, ni pour l’administration de l’état, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d’écraser, que d’anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous toute vérité qui pouvait leur faire ombrage. » Cette dureté, cette violence que l’archevêque de Cambrai reproche aux ministres, c’est-à-dire aux secrétaires d’état, elles étaient parfois nécessaires pour vaincre les obstacles qu’une organisation surannée et des situations acquises opposaient aux réformes les plus souhaitables et aux projets les mieux conçus. L’homme est essentiellement imparfait ; il n’y a guère d’énergie sans qu’il ne s’y joigne de la dureté, de la violence même, tout comme on rencontre rarement la bonté sans alliage de faiblesse. Au reste ce qui mécontentait les nobles de haute naissance et les prélats, c’était moins le pouvoir donné aux ministres que la condition d’où ils étaient tirés. Les secrétaires d’état avaient d’abord paru au conseil avec la robe du magistrat ; ils avaient successivement quitté le manteau, puis le rabat, après l’habit noir, ensuite l’uni. Ils s’étaient alors vêtus comme des gens de qualité ; ils avaient porté l’épée, quelquefois tour à tour avec la robe, ainsi que le faisait Voysin, qui, ayant réuni en 1714 à la charge de secrétaire d’état de la guerre celle de chancelier, paraissait avec la simarre ou l’habit de cour.