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mot, c’est-à-dire des ordonnateurs en chef réunissant dans leurs mains toutes les ramifications d’une des grandes branches du gouvernement de l’état, formèrent autour du monarque le véritable conseil dirigeant. Poussé par les coteries de la cour avant de l’être par l’opinion publique, le cabinet en vint à se substituer à la volonté personnelle du roi, domina les conseils, tint en échec le parlement. L’administration prit alors plus d’unité, et ses ressorts se coordonnèrent avec plus d’ensemble. Rapprochés dans un conseil où ils pouvaient discuter en commun les affaires et se concerter, il s’établit entre les ministres une certaine solidarité qui contrastait avec l’antagonisme existant jadis entre les juridictions des grands-officiers de la couronne. Tant que chacun de ces grands dignitaires avait tenu sous sa quasi-souveraineté une branche entière de l’administration ou de la justice, il s’était enfermé dans ce domaine sans souci des besoins de ceux qu’il ne régissait pas. Au lieu de travailler à l’amélioration des services livrés à son autocratie, il n’avait songé qu’à perpétuer des façons d’agir et de procéder auxquelles étaient liés les privilèges et les avantages de sa charge. Grand seigneur, il dédaignait de descendre dans le détail d’une administration dont il ignorait souvent les premiers élémens. La volonté seule du monarque pouvait ramener un accord au moins apparent entre ces pouvoirs rivaux ; mais dans le conseil du roi, tel qu’il était alors constitué, toutes les parties du service de l’état n’étaient pas représentées ; elles demeuraient dispersées entre des juridictions diverses, souvent autonomes et ne relevant pas d’ailleurs du ministre qui pouvait leur communiquer le mouvement. L’indépendance de ces juridictions mettait en dehors de l’action centrale du gouvernement une foule d’affaires qu’il importait de ne point soustraire à sa connaissance. Le roi démembrait donc son pouvoir en faveur de l’intérêt personnel des grands dignitaires, et quand il se choisissait un premier ministre, ce n’était pas pour remettre entre ses mains tous les fils de l’administration, c’était pour s’en remettre à son activité de l’exercice d’une autorité dont il se fatiguait d’user. Sully tenta de centraliser quelque peu des services longtemps incohérens, hétérogènes, mais ce ne fut que sous Richelieu que commencèrent à se coordonner systématiquement les mouvemens de l’administration, pour aboutir à la main puissante qui leur imprimait un nouvel essor. L’institution des conseils du roi, tels qu’ils nous apparaissent sous Louis XIV, fut le complément nécessaire des pouvoirs donnés au secrétaire d’état, ou, pour mieux dire, la création des uns se lia intimement à celle des autres. Cette double institution fut un grand progrès accompli. Elle eut, comme toute création humaine, ses effets fâcheux et ses écarts.