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LA BRANCHE DE LILAS.

couvrir au péril de son corps ou de son âme un moyen quelconque de lui donner le luxe. Oui, il doit en être ainsi, et j’étais pauvre, je ne pouvais changer mon genre de vie du jour au lendemain ; je faisais ce que je pouvais pour atténuer ses privations, mais c’était encore si peu ! Ce qu’un homme riche accomplit tous les jours d’un geste, d’un trait de plume, nous autres nous n’y parvenons que lentement, laborieusement, maladroitement en apparence. L’impossibilité où l’on est d’ajouter le superflu au pain quotidien que l’on gagne à la sueur de son front est taxée de dureté, voire d’avarice. Une femme ne peut croire que nous tenions beaucoup à elle, si nous ne rendons possible l’impossible lui-même.

Je pris en horreur les habitudes de bohémien qui longtemps m’avaient été chères ; l’y exposer, elle si jeune, si frêle et si belle, me semblait odieux. Pour la première fois je connus l’envie. J’aspirai à lui donner pour abri une de ces blanches villas, un de ces châteaux imposans que nous rencontrions en route. Autrefois je les avais toujours salués avec plaisir, content en somme qu’il y eût des gens heureux ; maintenant je me disais : — Pourquoi n’a-t-elle pas des jardins comme ceux-ci ? Pourquoi ses enfans naîtront-ils dans la pauvreté quand j’en vois là-bas qui sont nés dans le bien-être ?

Peut-être n’aurais-je pas éprouvé cela, si elle eût paru contente de notre médiocrité ; mais elle ne l’était pas. Donnez à une femme un grand amour, elle vous rendra le chagrin en échange, — non que je la blâme : aucun homme ne devrait offrir son cœur sans tenir de l’autre main des idoles d’or et d’argent. Sans or, comment être magicien ? On m’a conté que jadis il y eut des hommes qui usèrent leur vie et perdirent la raison à essayer de transformer de vils métaux en or. Sûrement ils n’y eussent jamais songé, si quelque femme aimée n’eût pleuré devant eux pour avoir un hochet qu’ils ne pouvaient payer.

À quoi s’était-elle donc attendue ? Je n’avais jamais essayé de lui dissimuler les difficultés de ma situation ; elle n’en avait voulu voir que l’extérieur, elle comptait sur plus de variété, de plaisir. Le désappointement vint, et rien de ce que je tentais pour la satisfaire n’atteignait le but. Il y eut, il est vrai, un de ses désirs, un seul, auquel je résistai toujours. Elle prétendit monter sur les planches elle-même ; quelques-uns de mes camarades lui avaient dit que c’était pécher que de cacher un visage tel que le sien dans la coulisse, au lieu de l’exposer aux feux de la rampe, à l’enthousiasme du monde. Je lui répondis nettement, violemment même, que j’aimerais mieux la tuer de ma main que de livrer sa beauté à d’impures convoitises. C’était la vérité. Je ne pouvais souffrir seulement que le regard des passans l’effleurât, j’aurais frappé en