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définitivement la transformation du problème dans son esprit : parti d’une question sociale, il aboutissait à un problème de physique générale. Sa théorie de l’évolution n’est rien autre chose, en effet, qu’une histoire, ou mieux une tentative d’explication du développement cosmique dans son ensemble et dans toutes ses parties par des déductions d’une seule loi, la persistance de la force.

Même dans l’école positiviste, l’idée d’évolution ne s’était jamais élevée à une si audacieuse synthèse. M. Auguste Comte ne l’applique, à ce qu’il semble, qu’à deux ordres de phénomènes, aux développemens parallèles de la vie et de l’organisme social, ou, pour parler comme l’école, à la biologie et à la sociologie. Pour retrouver l’analogie d’une pareille conception, il faudrait remonter jusqu’à Hegel et à la loi du devenir ; mais les procédés de construction sont complètement différens. Quand Hegel nous raconte dans la Phénoménologie l’odyssée de son absolu à la recherche de lui-même, sortant de soi et revenant à soi par une évolution qui n’est pas autre chose que la réalité de l’être et la vie du monde, ou lorsque dans de belles pages que l’on n’a pas oubliées [1] un brillant esprit, se plaisant à faire un rêve hégélien, nous décrit la marche ascendante des choses, sans interruption et sans retour, depuis les profondeurs muettes de l’éther, voisines du néant, jusqu’à la conquête de l’absolu, suivant le progrès de l’être depuis l’atome, à travers les mystères de l’affinité, de la vie, de la pensée, jusqu’à la conscience universelle où se réalise Dieu, ces divers essais de synthèse ne représentent qu’une conception toute personnelle, agrandie par quelques aperçus de géologie ou de physique, vivifiée par l’étude toute nouvelle des religions, des langues et des races. Au fond, cela ressemble fort à quelque beau poème transcendant. La méthode de Hegel reste toute métaphysique, toute subjective ; celle de M. Spencer prétend être entièrement objective, scientifique ; elle se présente à nous comme un simple résultat des lois de l’univers. D’après cette prétention plus ou moins légitime, l’évolution de M. Spencer serait le devenir hégélien, mais transformé par la méthode positive, subordonné aux sciences de la nature, dont il n’est que la dernière généralisation.

Dans cette vaste histoire de l’univers, le progrès humain disparaît comme une goutte d’eau dans l’océan. Pourtant nous avons dû l’en extraire, l’isoler artificiellement, pour l’étudier à part. Son vrai nom n’est plus progrès, car dans la théorie de M. Spencer la même loi supplique rigoureusement à la société, à l’individu, à la vie organique, à la vie de la terre, au système solaire, à la vie cosmique

  1. Voyez la Revue du 15 octobre 1863, Avenir des sciences naturelles, par M. Renan.