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ressort moteur de notre grande civilisation occidentale. Ce sont donc ici les lois mentales qui sont les plus importantes à connaître et à établir mais il y a deux espèces de lois mentales : les intellectuelles et les morales. Or une comparaison scientifiquement instituée par l’auteur l’amène à conclure que les lois intellectuelles l’emportent de beaucoup dans l’œuvre de la civilisation sur les lois morales. La seule cause véritable du progrès humain, c’est la découverte des vérités scientifiques. C’est l’intelligence seule qui affranchit le genre humain de ses misères et de ses servitudes. C’est elle qui dompte la nature et tourne ses forces au bien-être de l’homme ; c’est elle qui a tué le monstre de l’intolérance et qui a déshonoré la persécution religieuse ; c’est elle qui tuera un jour le fléau de la guerre : elle l’a déjà, nous assure-t-on, fortement entamé par ces trois grands faits tout intellectuels, l’invention de la poudre à canon, l’économie politique, la vapeur. Les prétendues vérités morales ne sont pour rien dans ces progrès. Immobiles, invariables, fixées une fois pour toutes, comment pourraient-elles contribuer au progrès, quand elles-mêmes y sont par nature étrangères et en paraissent incapables pour leur propre compte ? Les religions, les littératures, les formes politiques, ne représentent également qu’une influence fort lointaine. Elles sont elles-mêmes des effets d’un état social déterminé, non des causes. L’intelligence seule, sous la forme de la science, est la maîtresse de l’histoire parce qu’elle est la maîtresse de la nature. C’est le dernier mot de cette puissante dialectique qui a soulevé à travers l’Angleterre et l’Ecosse des tempêtes de polémique, — et dont M. de Tocqueville avait le pressentiment exact quand il signalait dans sa correspondance cet inconnu qui passait du premier coup « à l’état de lion de première taille. » — Voilà un positivisme conséquent jusqu’au bout. Il élimine de la théorie et de l’histoire du progrès la liberté et la morale, considérée soit comme sentiment, soit comme doctrine. La liberté est une chimère. On ne dit pas que la morale en soit une ; mais son influence dans l’évolution des sociétés est nulle, quand elle n’est pas prépondérante : elle est funeste, quand elle domine.

M. Bagehot se rattache à l’école expérimentale de son pays, très voisine du positivisme, en ce sens qu’elle prétend appliquer à tous les problèmes de l’ordre moral les procédés et les méthodes de l’histoire naturelle. Ce caractère est bien marqué dans le titre même de son dernier ouvrage : les Lois scientifiques du développement des nations dans leurs rapports avec les principes de la sélection et de l’hérédité. Le savant auteur nous avait montré, dans une étude célèbre sur la constitution anglaise, un rare esprit d’observation exacte et de subtile discussion. Dans le livre que nous avons sous les yeux, il fait un pas de plus. C’est l’esprit d’observation réglé