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créant d’abord les industries nécessaires qui assurent sa vie matérielle, puis les institutions civiles et religieuses qui assurent l’ordre et la satisfaction de certains instincts ; ensuite les arts naissent, la poésie chante et console les misères de cette existence encore si précaire et si pauvre ; enfin la raison, cessant de s’employer à l’accomplissement des trois fonctions précédentes, travaille pour elle-même et procède à la recherche de la vérité abstraite. — Voilà assurément un large cadre tracé au progrès du genre humain, et dans lequel chaque élément des grandes civilisations trouve sa place et son rang. Il n’en est pas moins vrai que cette loi de l’évolution sociale, aussi bien que celle de M. Comte, est une vue toute personnelle à celui qui l’a posée. Il resterait à faire la preuve. M. Comte eût été tenu d’établir que l’ère de la science positive absorbera nécessairement les théologies et la métaphysique, ce qui est une espérance pour lui, non une certitude démontrable. M. Littré serait tenu de prouver, ce qu’il n’a pas fait, que tous les élémens de sa division historique sont successifs, que par exemple les premières religions n’ont pas coexisté avec les premières industries, et qu’elles ne se sont produites qu’au second moment de l’histoire. Cette loi n’a toute son importance qu’à la condition qu’elle représente une succession nécessaire des élémens du progrès, qu’elle marque leur ordre déterminé dans le temps, la date historique et logique de leur apparition. L’ordre chronologique de ces divers élémens dans l’humanité doit correspondre, dit-on, au développement des facultés dans l’individu d’après l’analyse mentale du docteur Gall. C’est, à ce qu’il nous a semblé, toute la démonstration de M. Littré ; j’avoue qu’elle ne me suffit pas. La loi de M. Comte et celle de M. Littré devraient, d’après la méthode positive, sortir de l’étude des faits, au lieu de la précéder ; or toutes deux portent l’empreinte du système d’idées dans lequel elles ont été conçues. Ce sont des lois préalables, provisoires, c’est-à-dire des hypothèses. La philosophie positive n’en est pas plus exempte que les autres.

Le seul avantage de cette théorie du progrès est de se prêter facilement à l’explication de l’histoire et de la série des âges ; elle admet la filiation, c’est-à-dire la production des états sociaux les uns par les autres. Pour elle, l’avenir social n’est que le prolongement graduellement modifié du passé. MM. Auguste Comte et Littré doivent à cette théorie une supériorité marquée sur beaucoup d’autres de leurs contemporains ; ils ont essayé de se rendre compte des états qui nous ont précédés, de la raison qui les fit prévaloir à un moment donné, de leur ordre logique et de leur mutuelle dépendance. Ils ont par là mérité ce privilège rare d’une tolérance relative pour le passé. Rien ne leur paraît plus inique et plus faux que de juger les civilisations évanouies avec les idées d’aujourd’hui,