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l’esprit humain en présence du monde physique, rapportant d’abord les phénomènes qu’il ne comprend pas à des volontés surnaturelles, puis à des causes occultes, jusqu’au jour où la science positive eut assigné à chacun d’eux ses conditions et ses lois, distinction que M. Auguste Comte a fait à Turgot l’honneur de lui emprunter. On comprendra que ce discours marque une date dans l’histoire de l’esprit humain, en rendant à l’homme la conscience perdue ou troublée d’une de ses plus nobles prérogatives. Toutefois, en expliquant cette idée nouvelle et les grandes lois qui la régissent, Turgot n’a pas la prétention de déterminer d’avance les dernières formes que le progrès pourra prendre dans l’avenir : il lui suffit de marquer le but que doit poursuivre l’activité humaine. Cet objet est triple : il comprend le développement des lumières, l’adoucissement des mœurs, le perfectionnement des institutions. C’est vers ce but, avec la plus ferme et la plus clairvoyante raison, qu’il appelle tous les efforts des hommes d’état ; c’est dans la détermination exacte des différentes phases sociales par l’apparition et le progrès de chacun de ces élémens qu’il fait consister le plus haut objet de l’histoire. Du reste, à ses yeux, la science politique est moins difficile et moins compliquée qu’on ne l’a faite. « Il est si vrai, dit-il, que les intérêts des nations et le succès d’un bon gouvernement se réduisent au respect religieux pour la liberté des personnes et du travail, à la conservation inviolable des droits de propriété, à la justice envers tous, que l’on peut espérer qu’un jour la science du gouvernement deviendra facile… Le tour du monde (politique) est encore à faire ; la vérité est sur la route, la gloire et le bonheur d’être utile sont au bout. »

Les historiens, les publicistes, les politiques du XIXe siècle n’ont pas été sourds à l’appel de ce noble esprit. Une des premières, Mme de Staël y répondit par d’admirables écrits où vibre avec plus d’éloquence l’écho de ces grandes pensées. C’est de lui que procède visiblement par sa foi au progrès raisonnable, par le sentiment de la dignité humaine, par sa tolérance et son impartialité scientifique à l’égard du passé, enfin par l’austère et viril amour de l’humanité, cette école vraiment française d’où est sortie l’Histoire de la civilisation en France et en Europe. C’est là aussi, c’est dans ce fonds solide d’espérances réfléchies, de fortes doctrines inaccessibles à l’empirisme violent ou au scepticisme frivole, que s’est formée cette race d’hommes d’état qui auraient fondé la liberté en France, si la fatalité révolutionnaire et l’incorrigible mobilité du tempérament national leur avaient fait crédit de quelques années de patience. Voilà ceux qui composent à Turgot dans notre siècle une illustre postérité ; ils sont bien de sa race et de son sang.

Mais il semble que rien ne soit si difficile que de garder la