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Pascal celle du progrès social. C’est là une autre application de la raison, non moins étendue, non moins importante que la première, bien qu’elle soit infiniment plus délicate à saisir et plus difficile à constater. Cet objet si nouveau fait l’intérêt des deux célèbres discours qu’il prononça dès 1749 comme prieur de la Sorbonne : l’un consacré à démontrer la supériorité sociale du monde chrétien sur le monde antique, l’autre à tracer une esquisse de l’histoire du genre humain, non plus restreinte à une seule période, mais étendue à toute la suite des temps. Les deux discours se relient entre eux par l’idée de la perfectibilité, un mot nouveau par lequel Turgot voulait exprimer le caractère humain par excellence, l’aptitude au progrès. — Si la doctrine de la perfectibilité, est vraie, il est utile de l’expérimenter sur cette période de temps que le XVIIIe siècle traitait si légèrement de barbarie, où le christianisme s’est établi et après une longue lutte a dominé. Or Turgot n’a pas de peine à démontrer que, si la culture de l’antiquité grecque et romaine est plus brillante dans les surfaces de la société officielle, en revanche le christianisme s’est préoccupé le premier d’étendre l’instruction au peuple, cette partie complètement oubliée et négligée dans le monde antique ; le premier, il a établi un corps régulier d’instituteurs populaires, il a créé l’égalité des hommes, des peuples et des races devant Dieu ; il a fait de l’amour pour les autres hommes le premier des devoirs ; il a transformé à la longue la vie civile, les lois et les institutions qui la régissent dans le sens du plus grand bien public, qui autrefois était borné à un petit nombre d’hommes. Voilà ce que Turgot établit dans un style simple et grave, inaugurant en plein XVIIIe siècle, en face d’une critique passionnée et négative, le principe d’une critique supérieure qui essaie de comprendre au lieu de railler, — principe qui d’ailleurs tend à prévaloir aujourd’hui parmi les esprits les plus indépendans, et qui, alors même qu’on se détache d’une religion, permet d’en interpréter libéralement l’influence, d’en expliquer le succès et d’en reconnaître sinon la vérité doctrinale, au moins le rôle historique. Il est possible que ce soit là tout le christianisme de Turgot ; mais il importe, dans une histoire de l’idée du progrès, de marquer cette attitude nouvelle et significative de la raison dans l’interprétation des grands phénomènes religieux de l’humanité.

Le second discours, qui a pour sujet « les progrès successifs de l’esprit humain, » présente dans une vaste synthèse l’histoire du genre humain, expliquant ses changemens principaux et durables dans le sens du progrès, montrant, par l’observation des peuplades actuelles encore retenues dans les degrés inférieurs de l’état social, que les hommes ont dû être d’abord chasseurs, puis pasteurs, enfin